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Burkina Faso : Yacouba Isaac Zida brise le silence et dit ses vérités au régime du Capitaine Ibrahim Traoré

Après six années de silence, Yacouba Isaac Zida sort de sa réserve. Dans un entretien accordé au média Courrier confidentiel, l’ancien chef de la transition burkinabè livre une lecture critique de l’évolution du Burkina Faso sous le régime du capitaine Ibrahim Traoré. Souveraineté, guerre contre le terrorisme, place de l’armée, liberté individuelle, justice et sort de Paul-Henri Sandaogo Damiba : plusieurs de ses prises de position tranchent avec le discours dominant du pouvoir actuel et suscitent déjà des réactions.

Par Thomas Biakpa
Publié le 18 septembre 2026
Lecture : 10 min
Burkina Faso : Yacouba Isaac Zida brise le silence et dit ses vérités au régime du Capitaine Ibrahim Traoré

Yacouba Isaac Zida, ancien président de la transition au Burkina Faso/ AP

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Il aura fallu attendre six ans pour revoir Yacouba Isaac Zida dans un entretien politique de cette ampleur. Ancien Premier ministre et chef de la transition pendant quelques semaines après la chute de Blaise Compaoré en octobre 2014, l’ancien officier, aujourd’hui installé au Canada, a choisi Courrier confidentiel pour livrer sa lecture du Burkina Faso contemporain.

Publié en deux volets, les 5 et 15 septembre 2026, l’entretien aborde aussi bien la guerre contre les groupes armés terroristes que les transformations institutionnelles du pays, la place de l’armée dans la vie politique, la souveraineté, l’Alliance des États du Sahel (AES), la Russie, les enlèvements controversés et le dossier de l’ancien chef de la transition, Paul-Henri Sandaogo Damiba.

La sortie n’est pas passée inaperçue. RFI a remis en lumière cette prise de parole le 18 septembre, en insistant notamment sur le retour médiatique de l’ancien dirigeant après plusieurs années de silence.

Une souveraineté qui ne devrait pas se résumer à changer de partenaire

Depuis son exil doré au Canada l’ancien officier burkinabè a dit ses vérités au pouvoir en place au Burkina Faso dans une interview accordée à Courrier Confidentiel/ AFP

C’est probablement sur la question du souverainisme que le discours de Yacouba Isaac Zida est le plus susceptible de provoquer le débat.
L’ancien responsable de la transition ne conteste pas le principe d’un repositionnement stratégique du Burkina Faso. Il reconnaît que les États peuvent revoir leurs alliances en fonction de l’évolution de leurs intérêts et de leur environnement sécuritaire. Il souligne également les limites de la coopération sécuritaire telle qu’elle existait auparavant avec la France.

Mais il refuse de réduire la souveraineté au simple changement de partenaire extérieur.
Sa formule est particulièrement explicite : « La véritable souveraineté ne consiste pas à choisir de qui dépendre ; elle consiste précisément à se donner les moyens de ne dépendre de personne ».

Autrement dit, pour Zida, le départ de certaines puissances étrangères et l’arrivée de nouveaux partenaires, notamment russes, ne constituent pas en eux-mêmes l’aboutissement d’une politique souverainiste.
La véritable souveraineté devrait, selon son analyse, reposer sur le développement des capacités propres du Burkina Faso à savoir : les capacités militaires, économiques, technologiques et diplomatiques. Les alliances doivent être des instruments au service des intérêts nationaux et non devenir de nouvelles formes de dépendance.

Une position qui peut apparaître particulièrement sensible dans un contexte où le discours du pouvoir burkinabè met fortement en avant la souveraineté nationale et la rupture avec certains partenariats traditionnels.

La guerre : oui à la montée en puissance, mais pas au tout-militaire

Zida ne nie pas les efforts accomplis par les Forces de défense et de sécurité. Il reconnaît notamment la montée en puissance des forces nationales et l’importance des nouvelles technologies, du renseignement et des drones.
Mais il invite à regarder au-delà des seuls résultats militaires.

Pour l’ancien chef de la transition, une victoire contre les groupes armés terroristes ne peut être mesurée uniquement par le nombre de combattants neutralisés ou par les territoires repris. La véritable victoire devrait également se traduire par le retour durable de la paix, de l’administration, de la justice, de l’école, des services publics et de l’activité économique dans les zones touchées par le conflit.

Cette analyse conduit Zida à considérer que la réponse au terrorisme doit être globale. À ses yeux, l’action militaire demeure indispensable, mais elle ne peut suffire à elle seule à résoudre une crise qui comporte également des dimensions politiques, sociales, communautaires et institutionnelles.

Une manière, aussi, de poser une question délicate au pouvoir actuel : peut-on gagner militairement une guerre sans traiter les fragilités qui permettent au conflit de se reproduire ?

Le point le plus sensible : la liberté et les procédures

C’est sans doute sur le terrain des libertés individuelles et de l’État de droit que les propos de Zida prennent une dimension particulièrement politique.
Interrogé sur les cas d’enlèvements de militaires ou de civils, l’ancien Premier ministre se montre prudent sur les situations individuelles. Il dit ne pas disposer de tous les éléments permettant de se prononcer sur chaque dossier.

Mais sur le principe, sa position est sans ambiguïté : « nul ne devrait être privé de sa liberté en dehors des procédures prévues par la loi » tranche-t-il.
L’ancien dirigeant reconnaît les contraintes exceptionnelles liées à la guerre et à la lutte contre les groupes armés. Il estime cependant que la sécurité nationale ne devrait pas conduire à effacer les garanties fondamentales de l’État de droit.

Pour lui, lorsqu’une personne est soupçonnée d’une infraction ou d’une atteinte à la sûreté de l’État, les institutions compétentes doivent pouvoir enquêter, interpeller et, si nécessaire, traduire l’intéressé devant la justice. Cette exigence vaut également pour les militaires.

Dans son raisonnement, une armée professionnelle ne peut durablement fonctionner en dehors des règles qui organisent la discipline, la chaîne de commandement et les procédures judiciaires. Le respect de ces règles protège non seulement les individus concernés, mais également l’institution militaire elle-même.

Sans prononcer directement un réquisitoire contre le régime de transition, Zida pose ainsi une limite claire : la guerre ne saurait devenir un espace où la procédure disparaît.

Le cas Damiba : extradé ne signifie pas condamné

Dans son interview, Zida demande au régime burkinabè de traiter Paul Henri Damiba (notre photo) sur la base de preuves établies/ Wakat Séra

L’autre passage susceptible de faire grincer des dents concerne Paul-Henri Sandaogo Damiba.
L’ancien président de la transition, renversé en septembre 2022 par le capitaine Ibrahim Traoré, a été extradé du Togo vers le Burkina Faso au début de l’année 2026. Interrogé sur cette procédure, Zida opère une distinction entre l’extradition et la culpabilité.

Il estime que l’extradition relève d’une procédure judiciaire entre deux États et indique ne pas disposer d’éléments lui permettant de remettre en cause la décision togolaise.
Mais il insiste sur un principe fondamental : l’extradition ne vaut pas condamnation.

Selon lui, les accusations portées contre Damiba doivent être examinées par la justice sur la base de faits et de preuves, dans le respect d’une procédure régulière et des droits de la défense.

Sa position est d’autant plus personnelle qu’il rappelle avoir lui-même connu plusieurs années de poursuites judiciaires et un mandat d’arrêt avant qu’une procédure ne se termine sans condamnation.
Zida demande donc que la justice fasse son travail sans subir la pression de la politique, des passions ou de l’opinion publique.

Une conception qui place la justice au centre du débat. Si les faits reprochés à Damiba sont établis, il devra répondre de ses actes ; s’ils ne le sont pas, la justice devra également être capable de le reconnaître.

« Il n’y a pas deux capitaines dans le même bateau »

L’ancien dirigeant s’est également exprimé sur les déclarations du capitaine Ibrahim Traoré prononcées le 16 juillet à Ouahigouya, notamment sa formule selon laquelle « il n’y a pas deux capitaines dans le même bateau ».

Zida ne rejette pas le principe d’autorité du chef de l’État. Il considère même qu’il appartient au président d’affirmer son autorité et de rappeler les responsabilités de chacun lorsqu’existent des rivalités ou des problèmes de discipline au sommet de l’État.

Mais derrière cette question d’autorité, il voit surtout un problème institutionnel.
Pour lui, le Burkina Faso doit éviter que la suspicion, les accusations de complot et les menaces de déstabilisation deviennent un mode permanent de gouvernement. Il ne nie pas la possibilité de tentatives de coup d’État. Compte tenu de l’histoire politique récente du pays, il estime qu’il serait imprudent de les considérer comme invraisemblables.

Mais, là encore, il réclame des faits, des preuves et une intervention de la justice.
Cette exigence revient comme un fil rouge de l’entretien.
Ne pas nier les menaces, mais ne pas transformer non plus la suspicion en preuve.

Une parole d’autant plus sensible que Zida avait soutenu Traoré

La portée politique de cette interview tient aussi au parcours récent de son auteur.
Yacouba Isaac Zida avait fait partie des personnalités qui avaient accueilli favorablement l’arrivée du capitaine Ibrahim Traoré au pouvoir en septembre 2022. Sa prise de distance actuelle sur plusieurs aspects de la gouvernance du régime donne donc à ses propos une résonance particulière.

Il ne s’agit pas d’un ancien responsable de l’ancien système dénonçant de l’extérieur le régime actuel. Zida appartient lui-même à l’histoire des transitions militaires successives du Burkina Faso.

Son regard est donc aussi celui d’un militaire ayant exercé le pouvoir dans un contexte de rupture institutionnelle.
C’est précisément ce qui rend son discours plus délicat à recevoir pour les soutiens du pouvoir actuel.

Une critique du régime ou un plaidoyer pour l’État de droit ?

Il serait toutefois réducteur de présenter l’entretien comme un simple réquisitoire contre Ibrahim Traoré.
Zida reconnaît plusieurs réalités défendues par le pouvoir actuel, notamment la nécessité de renforcer les capacités nationales de défense, l’importance de la souveraineté stratégique, la nécessité de protéger les institutions contre les tentatives de déstabilisation et l’intérêt d’une coopération régionale plus étroite au sein de l’AES.

Son désaccord porte davantage sur les méthodes et sur les garanties institutionnelles.
C’est particulièrement visible dans son approche de la souveraineté. Il ne rejette pas la volonté de sortir des anciennes dépendances ; il avertit plutôt qu’une nouvelle dépendance ne saurait constituer une souveraineté accomplie.

Même logique sur la sécurité. Il ne conteste pas la nécessité de combattre les groupes armés ; il estime que la victoire militaire doit s’accompagner d’une reconstruction politique, sociale et institutionnelle.

Et sur la justice, il ne demande pas l’impunité pour les personnes accusées ; il réclame que la culpabilité soit établie par les preuves et dans le cadre d’une procédure régulière.

Une sortie qui réouvre le débat national

Au fond, l’intervention de Yacouba Isaac Zida remet sur la table une question qui dépasse sa personne et même le régime du capitaine Ibrahim Traoré : comment concilier souveraineté, guerre, pouvoir militaire et État de droit dans un Burkina Faso confronté à une crise sécuritaire exceptionnelle ?

L’ancien chef de la transition ne fournit pas nécessairement toutes les réponses. Mais son entretien pose plusieurs lignes de fracture du débat burkinabè actuel.
Quelle souveraineté lorsque les partenariats extérieurs changent ?
Quelle victoire lorsque la guerre s’éternise ?
Quelle sécurité lorsque les libertés individuelles sont mises à l’épreuve ?
Quelle autorité lorsque les institutions sont dirigées par des militaires ?
Et surtout, quelle justice lorsque les accusations de complot, de trahison ou de tentative de coup d’État se multiplient ?

Après six années de silence, Yacouba Isaac Zida a donc choisi de parler. Et, à travers ses réponses, il ne s’attaque pas seulement à certaines décisions du pouvoir actuel, il remet au centre du débat la question des institutions, des procédures et de la place de la justice dans un État en guerre.

C’est probablement là que se situe la véritable portée de cette sortie médiatique. Dans un Burkina Faso où le débat politique est fortement structuré par la question sécuritaire et la souveraineté, Zida rappelle qu’à ses yeux, la puissance d’un État ne se mesure pas seulement à sa capacité à combattre ses ennemis, mais aussi à sa capacité à respecter les règles qu’il s’est lui-même données.