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Côte d’Ivoire : Prix du kg en baisse, stocks bloqués, colère des producteurs…, la crise se réinstalle dans la filière cacao

La campagne principale 2026-2027 du cacao s’ouvre en Côte d’Ivoire sur fond de colère et de défiance. Le gouvernement a fixé, le 1er septembre, le prix garanti bord champ à 1 200 FCFA le kilogramme, soit une chute de 1 600 FCFA par rapport aux 2 800 FCFA de la campagne principale précédente. Une décision...

Par Thomas Biakpa
Publié le 8 septembre 2026
Lecture : 9 min
Côte d’Ivoire : Prix du kg en baisse, stocks bloqués, colère des producteurs…, la crise se réinstalle dans la filière cacao

En Côte d’Ivoire, une crise se profile à l’horizon dans la filière cacao / Wikipédia

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La campagne principale 2026-2027 du cacao s’ouvre en Côte d’Ivoire sur fond de colère et de défiance. Le gouvernement a fixé, le 1er septembre, le prix garanti bord champ à 1 200 FCFA le kilogramme, soit une chute de 1 600 FCFA par rapport aux 2 800 FCFA de la campagne principale précédente. Une décision officiellement liée au retournement des cours internationaux, mais qui passe très mal auprès des producteurs.

Derrière la déception sur le prix se greffe un autre contentieux. Des producteurs affirment détenir encore des stocks de la précédente campagne qui n’auraient pas été entièrement enlevés malgré les engagements annoncés par l’État. À cela s’ajoutent des interrogations sur la gestion du programme exceptionnel de rachat des stocks, qui alimentent une crise de confiance avec le Conseil du Café-Cacao.

1 200 FCFA : le prix qui ne passe pas chez les producteurs

En Côte d’Ivoire, le nouveau prix du kg de cacao fixé à 1200 Fcfa passe mal chez les producteurs /Wikipédia

L’annonce est tombée mardi 1er septembre 2026, à l’occasion de l’ouverture de la 10e édition des Journées nationales du cacao et du chocolat (JNCC 2026). Le ministre de l’Agriculture, du Développement rural et des Productions vivrières, Bruno Nabagné Koné, a officialisé le prix de 1 200 FCFA/kg pour la campagne principale 2026-2027. Le café, lui, est fixé à 1 300 FCFA/kg.

Pour les producteurs, le niveau retenu est particulièrement difficile à accepter. Il représente une baisse de près de 57 % par rapport aux 2 800 FCFA/kg de la précédente campagne principale. Les sept organisations professionnelles agricoles qui ont réagi à l’annonce considèrent que le nouveau tarif revient surtout à reconduire le prix appliqué lors de la campagne intermédiaire 2025-2026, alors que les charges auxquelles les planteurs sont confrontés n’ont pas diminué.

Le front syndical est constitué notamment du CRCI, du CNMA-CI, du SYNARFACI, du SYPRODACI, du SYNAPROCCACI, de l’UNAJEPACI et du SYNEMACCI. Dans leur déclaration, ces organisations parlent d’une menace d’« asphyxie » pour le monde paysan.

Leur argument est simple, les producteurs ont subi les difficultés de commercialisation de la précédente campagne, et ils abordent désormais une nouvelle campagne avec un prix fortement déprécié. Ils rappellent également que le prix de 2 800 FCFA annoncé pour la campagne précédente n’aurait pas été pleinement appliqué sur le terrain.

Les syndicats ne se limitent donc pas à demander une revalorisation du prix. Ils réclament aussi des mesures d’accompagnement, notamment, le retrait des stocks résiduels, le dialogue entre l’État et le secteur privé et la mise en place d’une subvention directe au bénéfice des producteurs.

Le gouvernement explique les motivations du nouveau prix

La première explication, c’est l’effondrement des cours internationaux. Pour le gouvernement, il faut d’abord regarder du côté du marché mondial. Le ministre Bruno Koné évoque une « forte volatilité des cours du cacao » sur les marchés internationaux. Cette situation, explique-t-il, limite mécaniquement la capacité de l’État à maintenir le niveau exceptionnel de 2 800 FCFA/kg appliqué lors de la campagne principale 2025-2026.

La Côte d’Ivoire fonctionne en effet, avec un système de commercialisation dans lequel une partie importante des volumes est vendue à l’avance. Le prix garanti au producteur doit donc être déterminé en tenant compte des prix auxquels les volumes ont déjà étécommercialisés.
C’est précisément cet élément que le gouvernement met en avant pour justifier le niveau de 1 200 FCFA.

Les producteurs eux, ne l’entendent pas de cette oreille. Leur colère est d’autant plus forte que le nouveau prix intervient alors qu’ils n’ont pas encore soldé les comptes de la précédente crise.

Entre Yves Brahima Koné, directeur général du Conseil café-cacao et les producteurs, les relations ne sont pas au beau fixe / AFP

Des stocks résiduels toujours en souffrance : le sentiment d’avoir été « grugés »

C’est l’autre plaie ouverte de la filière. Au début de l’année, l’État avait recensé environ 123 000 tonnes de stocks résiduels issus de la campagne principale 2025-2026. Un programme exceptionnel avait été engagé pour permettre leur évacuation, avec un dispositif portant notamment sur 100 000 tonnes, pour lequel une enveloppe de 291 milliards de FCFA avait été annoncée par les organisations professionnelles.

Le gouvernement avait affiché l’objectif d’un enlèvement total des stocks afin de fluidifier la commercialisation et de protéger les revenus des planteurs. En février, les autorités affirmaient d’ailleurs que l’opération était en cours dans les délégations régionales du Conseil du Café-Cacao.

Mais plusieurs mois plus tard, le dossier est loin d’être soldé. En août, des organisations professionnelles agricoles affirmaient que près de 20 000 tonnes restaient encore en attente d’enlèvement. Elles demandaient que ces stocks soient évacués avant le démarrage de la nouvelle campagne.

Le problème est particulièrement sensible pour les producteurs qui ont déjà engagé des dépenses et qui comptaient sur la vente de ces fèves pour disposer de liquidités. Avec l’ouverture de la campagne 2026-2027, la situation devient encore plus préoccupante. Les anciens stocks risquent de se retrouver en concurrence avec les nouvelles récoltes, avec à la clé des problèmes de stockage, de qualité et de trésorerie.

Le SYNARFA-CI, par la voix de Vamara Bakayoko, a ainsi réclamé des chiffres officiels permettant de connaître précisément les volumes inventoriés, ceux effectivement enlevés et le reliquat encore détenu par les producteurs. Le syndicat redoute notamment un chevauchement entre les anciens stocks et la nouvelle campagne. C’est là que le sentiment de frustration se transforme en sentiment d’injustice.

Des producteurs et leurs organisations estiment en substance qu’ils ont fait confiance à la promesse d’un règlement de leurs stocks et qu’ils se retrouvent finalement avec des fèves invendues au moment où le prix du cacao est brutalement abaissé.

Autrement dit, ils risquent de subir deux fois la crise: d’abord par l’impossibilité de vendre une partie de leur ancienne production, ensuite par la chute du prix applicable à la nouvelle récolte.

Le Conseil Café-Cacao au cœur d’une crise de confiance

Au-delà du prix, c’est désormais la gouvernance de la filière qui est contestée. Le Conseil du Café-Cacao se retrouve sous pression après l’annonce, début août, de la clôture du programme d’urgence de rachat des 100 000 tonnes. Des coopératives, des acheteurs et des organisations professionnelles demandent notamment la publication des données permettant de vérifier comment l’opération a été conduite.

Le Collectif des Sociétés Coopératives et Acheteurs de Côte d’Ivoire affirme ainsi que 1 400 coopératives auraient été concernées par l’opération, mais qu’aucune liste publique détaillée ne permettrait de savoir quelles structures ont bénéficié de l’enlèvement, dans quelles zones et pour quels volumes.

Cette demande de transparence a également été formulée par le Collectif des Organisations Professionnelles Agricoles (COPA-CI), qui a demandé la publication de la liste des coopératives et structures inventoriées, des volumes correspondants, ainsi que des bénéficiaires effectifs et des quantités effectivement enlevées.

Le reproche ne porte donc pas seulement sur le résultat de l’opération. Il porte sur la traçabilité de l’argent, des volumes et des bénéficiaires.

Les organisations professionnelles vont plus loin : elles ont demandé un audit indépendant de l’ensemble du programme de rachat. L’objectif, expliquent-elles, serait de vérifier les volumes effectivement inventoriés, les quantités réellement rachetées et enlevées, les bénéficiaires, l’utilisation des ressources financières mobilisées et la conformité de l’opération aux objectifs annoncés. Cette exigence d’audit est révélatrice d’une rupture dans la relation entre le régulateur et une partie des acteurs de terrain.

Des chiffres qui alimentent les soupçons

Les acteurs de la filière, notamment les producteurs et les acheteurs réclament plus d’explications dans la gestion de l’opération d’enlèvement des stocks résiduels/ Reuters

La déclaration des sept syndicats du début septembre ajoute une nouvelle couche à la controverse. Ils affirment que plus de 7 000 tonnes issues de l’opération portant sur les 100 000 tonnes subventionnées constitueraient un écart financier qui n’aurait pas été redistribué aux producteurs et serait resté dans les caisses du Conseil du Café-Cacao.

Il s’agit là d’une accusation portée par les organisations professionnelles, et non d’un fait établi par un audit public à ce stade. C’est précisément pour cette raison que les organisations demandent davantage de données et un contrôle indépendant.

Le chiffre des stocks encore détenus par les producteurs est lui aussi au cœur de la bataille des chiffres. Les syndicats évoquent jusqu’à 23 000 tonnes encore présentes chez les producteurs, représentant selon leur estimation un manque à gagner de 66,7 milliards de FCFA. D’autres organisations parlent plutôt d’environ 20 000 tonnes. Cette divergence elle-même nourrit la demande de publication de données officielles et vérifiables.

Une nouvelle crise en gestation ?

Le risque aujourd’hui est que la crise de commercialisation de 2025-2026 se transforme en crise de confiance durable.
Car, le problème n’est plus uniquement le niveau du prix. Il concerne désormais la question fondamentale de savoir si les producteurs peuvent avoir confiance dans les mécanismes de régulation, dans les promesses d’enlèvement des stocks et dans la transparence des opérations exceptionnelles mises en place pour soutenir la filière.

La situation est d’autant plus délicate que la chute du prix intervient dans un contexte international défavorable. Les cours mondiaux ont fortement reculé, ce qui a déjà provoqué d’importantes difficultés de commercialisation en Côte d’Ivoire. En février, des stocks s’étaient accumulés dans les villages et les magasins d’acheteurs, poussant le Conseil du Café-Cacao, les syndicats et l’interprofession à renouer le dialogue.

Mais la nouvelle campagne repart avec les mêmes ingrédients de tension : prix bas, stocks résiduels, interrogations sur les opérations de soutien et défiance envers le régulateur.

Les sept syndicats disent néanmoins privilégier le dialogue. Ils réclament notamment un cadre de concertation permettant à l’État et au secteur privé de suivre ensemble les opérations de la filière.

Le vrai enjeu : restaurer la confiance

Plusieurs syndicats de producteurs dénoncent des milliers de tonnes de stocks de la campagne 2025-2026 non encore enlevées malgré la subvention de l’État/ Le Monde

À ce stade, une sortie de crise passe donc moins par les déclarations que par la publication de données vérifiables. Les producteurs veulent savoir combien de tonnes ont été recensées, combien ont effectivement été enlevées, quelles coopératives en ont bénéficié, selon quels critères et pour quels montants. Ils veulent également savoir ce qu’il advient des stocks encore immobilisés.

Le prix de 1 200 FCFA a déclenché la colère. Mais c’est l’accumulation des frustrations autour des stocks, des promesses d’enlèvement et du manque de visibilité sur certaines opérations qui risque de transformer cette colère en véritable crise de confiance.

La balle est désormais dans le camp du gouvernement et du Conseil du Café-Cacao. Une clarification documentée des chiffres, accompagnée de mesures concrètes pour les producteurs qui détiennent encore leurs stocks, pourrait permettre de désamorcer la tension. À défaut, la campagne 2026-2027 pourrait commencer avec une filière déjà profondément divisée.