Et si l’Afrique finançait elle-même une plus grande part de ses infrastructures ?
Le continent manque de financement, mais il ne manque pas totalement de capital. Le véritable enjeu est de convertir l’épargne, les actifs institutionnels et les recettes domestiques en financement long de projets productifs.

Le siège de la Banque Africaine de Développement (BAD) à Abidjan. L’institution estime le déficit annuel de financement pour la transformation structurelle du continent à 402 milliards de dollars.
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Le paradoxe est devenu central dans le débat sur le développement africain. D’un côté, les besoins sont considérables : la Banque africaine de développement estime que le continent doit mobiliser environ 495,6 milliards de dollars par an jusqu’en 2030 pour accélérer sa transformation structurelle, avec un déficit annuel d’environ 402 milliards. De l’autre, l’Afrique dispose de milliers de milliards de dollars d’épargne et d’actifs logés dans les banques, fonds de pension, compagnies d’assurance, fonds souverains et autres institutions financières. Le problème n’est donc pas uniquement la quantité de capital disponible ; il est aussi la manière dont il circule.
Les données de la BAD illustrent cette profondeur potentielle. En 2025, les grands actifs souverains et publics de retraite représentaient environ 198 milliards de dollars en Afrique du Sud, 68 milliards en Libye, 46 milliards au Maroc, 21 milliards au Nigeria et 19 milliards en Égypte. Tous ces montants ne peuvent évidemment pas être dirigés vers des infrastructures. Les gestionnaires de retraites ont une obligation de sécurité, de liquidité et de rendement. Mais une allocation même partielle vers des obligations d’infrastructure bien structurées, des fonds de dette, des véhicules de co-investissement ou des partenariats public-privé peut créer un marché local du capital de long terme.

L’Afrique de l’Ouest montre l’ampleur de l’enjeu. Son déficit annuel de financement du développement est évalué entre 90 et 100 milliards de dollars. Dans le même temps, son ratio fiscal moyen reste faible, autour de 9,9 % du PIB sur les cinq dernières années. Avant de chercher toujours davantage de dette extérieure, les États disposent donc de leviers domestiques : élargissement de l’assiette fiscale, lutte contre les exemptions inefficaces, formalisation, meilleure gestion des revenus tirés des ressources naturelles et amélioration de l’efficacité de la dépense publique.
La mobilisation domestique a un deuxième avantage : elle réduit le risque de change. Un projet d’autoroute, d’eau ou d’électricité générant principalement des revenus en monnaie locale devient vulnérable s’il est financé en dollars alors que la devise nationale se déprécie. Des financements locaux plus longs permettent de mieux aligner les flux de revenus et les obligations de remboursement. Ils contribuent aussi à approfondir les marchés obligataires et à offrir aux investisseurs institutionnels des actifs adaptés à leur horizon.
Il faut néanmoins éviter une fausse solution consistant à obliger les fonds de pension à financer des projets mal préparés. Le capital domestique ne devient mobilisable que si les projets sont bancables, si les contrats sont crédibles, si la gouvernance est claire et si le risque est correctement réparti. Garanties, mécanismes de partage des risques, banques de développement et financements concessionnels peuvent alors jouer un rôle catalytique plutôt que substitutif.
Financer davantage l’Afrique avec l’épargne africaine n’implique donc pas de se fermer aux capitaux internationaux. Il s’agit de changer le rapport de force : utiliser le capital domestique comme socle, puis attirer les capitaux extérieurs autour de projets mieux préparés et de marchés locaux plus profonds.
