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La ZLECAf ne se jouera pas aux frontières, mais dans les usines

Abaisser les droits de douane est une étape. Encore faut-il avoir quelque chose à vendre, satisfaire les règles d’origine, financer les stocks et franchir des frontières qui additionnent les délais. La Zone de libre-échange continentale ne réussira que si elle devient une politique de production.

Par la Rédaction
Publié le 11 septembre 2026
Lecture : 12 min
La ZLECAf ne se jouera pas aux frontières, mais dans les usines

Une usine moderne de transformation agroalimentaire (mise en conserve, emballage de produits locaux).

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À chaque sommet africain consacré au commerce, une carte revient sur les écrans : cinquante-quatre pays reliés en un marché de plus d’un milliard de consommateurs. L’image est puissante. Elle corrige un paradoxe ancien, celui d’un continent dont les économies commercent davantage avec l’Europe, l’Asie ou l’Amérique qu’entre elles. Elle promet aux entreprises de sortir de marchés nationaux trop petits et aux États de transformer la proximité géographique en avantage industriel.

Mais une carte ne transporte pas un produit. Un accord ne remplit pas une usine. Une réduction tarifaire ne crée ni électricité, ni laboratoire de certification, ni crédit de campagne. La Zone de libre-échange continentale africaine — ZLECAf — peut devenir le chantier économique le plus important du continent depuis les indépendances. Elle peut aussi rester un empilement de protocoles, de cérémonies et de flux pilotes si elle est traitée comme une simple affaire de douanes.

La Banque mondiale a popularisé une projection spectaculaire : une mise en œuvre complète de l’accord pourrait relever le revenu réel de l’Afrique d’environ 7 %, soit près de 450 milliards de dollars en prix de 2014, à l’horizon 2035. Dans un scénario plus ambitieux intégrant les investissements directs étrangers, l’institution estime aussi que des dizaines de millions de personnes pourraient sortir de l’extrême pauvreté. Ces résultats ne décrivent pourtant pas l’effet automatique d’une signature. Ils supposent une réduction effective des barrières non tarifaires, une facilitation du commerce, des services plus efficaces et une réponse productive des entreprises.

Autrement dit, les bénéfices les plus souvent cités dépendent précisément des réformes les moins visibles.

Le vrai risque : libéraliser sans produire

Une ligne d’assemblage industrielle

Le récit de la ZLECAf commence souvent par le consommateur : davantage de choix, des prix plus bas, une concurrence accrue. C’est légitime. Mais pour un continent qui importe une grande partie de ses produits manufacturés, la question décisive est celle du producteur. Si les entreprises africaines ne peuvent répondre à la demande, l’intégration des marchés ne changera que l’itinéraire des importations. Un produit venu d’Asie pourra entrer par le port le plus efficace, être légèrement transformé ou simplement réexporté, puis circuler dans la région. Le commerce intrafricain progressera dans les statistiques sans que la valeur ajoutée africaine suive au même rythme.

Les règles d’origine ont été conçues pour éviter ce scénario. Elles déterminent quand un bien peut être considéré comme africain et bénéficier d’un tarif préférentiel. Leur technicité cache un choix politique : quelle part d’un produit doit être fabriquée sur le continent, et à quel niveau de la chaîne ? Une règle trop permissive encourage le simple transit. Une règle trop stricte exclut les entreprises incapables de s’approvisionner localement et peut renchérir les intrants.

Il n’existe donc pas de règle parfaite pour tous les secteurs. Dans le textile, le choix entre une règle « du fil au vêtement » et une règle autorisant du tissu importé détermine qui peut exporter et quelle étape industrielle sera localisée. Dans l’automobile, le pourcentage de valeur ajoutée locale influence la capacité d’une usine d’assemblage à devenir un réseau de fournisseurs. Dans la pharmacie, exiger trop vite une origine régionale pour des principes actifs que l’Afrique produit très peu peut bloquer des fabricants locaux au lieu de les aider. Les règles doivent être assez exigeantes pour provoquer l’investissement, mais assorties d’un calendrier crédible et d’une stratégie pour produire les intrants manquants.

La Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement a justement présenté les règles d’origine comme un instrument de développement industriel, pas comme une annexe juridique. Leur efficacité dépendra de la simplicité des preuves, de la capacité des douanes à les vérifier et de l’accès des PME à l’information. Si l’obtention d’un certificat exige un consultant, plusieurs déplacements et des semaines d’attente, la préférence tarifaire restera l’affaire des grands groupes.

L’entreprise exportatrice paie avant de vendre

Des camions de transport de marchandises sur un corridor routier ou à un poste-frontière.

Pour un ministre, exporter signifie conquérir un marché. Pour une PME, cela signifie d’abord financer un décalage de trésorerie. Il faut acheter des intrants, produire, emballer, stocker, transporter, assurer la marchandise et parfois attendre le paiement d’un client inconnu. Plus la frontière est lente, plus ce besoin en fonds de roulement augmente.

Cette réalité explique pourquoi les corridors, les postes-frontières et les systèmes de paiement comptent autant que le tarif. Une journée supplémentaire immobilise le camion, le conducteur et le capital. Une inspection répétée dans deux pays ajoute un coût sans améliorer la sécurité. Un paiement converti du franc CFA au dollar, puis du dollar au shilling, peut effacer la marge que la baisse du droit de douane devait créer.

Une vue d’ensemble d’un grand port africain moderne

La ZLECAf a suscité des réponses : mécanismes de règlement en monnaies locales, observatoires des barrières non tarifaires, régimes de transit, postes à guichet unique. Mais leur valeur dépend de l’usage. Le continent n’a pas besoin d’une nouvelle plateforme que les agents frontaliers contournent ou que les entreprises ignorent. Il a besoin d’un suivi public des temps de passage, des incidents signalés, de leur résolution et des coûts réels par corridor.

L’infrastructure elle-même ne se résume pas aux grands projets. Un port performant ne sert pas un exportateur si la route du dernier kilomètre est impraticable. Une autoroute ne suffit pas sans aire de repos sûre, station de pesage cohérente, entrepôt et chaîne du froid. La logistique est un système dont la performance est fixée par le maillon le plus faible.

Les normes, frontière du XXIe siècle

À mesure que les droits de douane baissent, les normes prennent de l’importance. Elles protègent le consommateur, la santé et l’environnement ; elles peuvent aussi devenir une barrière opaque. Une entreprise qui doit tester trois fois le même produit parce que les certificats ne sont pas reconnus perd l’avantage du marché unique.

La reconnaissance mutuelle ne signifie pas abaisser les exigences. Elle suppose au contraire des laboratoires crédibles, des organismes d’accréditation indépendants et une traçabilité partagée. C’est un investissement productif. Un laboratoire régional pour les médicaments, les aliments ou les matériaux permet à plusieurs pays de mutualiser un équipement coûteux et donne aux entreprises une preuve utilisable sur davantage de marchés.

Cette architecture est particulièrement importante pour les petits pays. Tous ne peuvent ni ne doivent produire tout. L’intégration réussie repose sur la spécialisation : un pays fournit les emballages, un autre l’ingrédient, un troisième assemble, un quatrième distribue. Mais cette chaîne ne fonctionne que si les standards s’emboîtent et si chaque étape peut être vérifiée.

Le débat sur la souveraineté économique change alors de nature. Être souverain ne veut pas dire fabriquer chaque produit à l’intérieur d’une frontière nationale. Cela signifie pouvoir sécuriser une chaîne régionale, diversifier les fournisseurs et conserver une part stratégique de la valeur ajoutée. Une souveraineté strictement nationale serait trop coûteuse pour de nombreux marchés africains ; une dépendance lointaine et concentrée l’est déjà. La ZLECAf offre un troisième chemin.

Choisir des chaînes de valeur où l’Afrique peut gagner

Une politique continentale crédible doit renoncer aux listes interminables de « secteurs prioritaires ». Lorsque tout est prioritaire, aucun arbitrage ne l’est. Les pays et les régions doivent identifier les chaînes qui réunissent quatre conditions : une demande africaine en croissance, des intrants disponibles ou développables, une possibilité de montée en compétence et une échelle régionale nécessaire.

L’agroalimentaire est le cas le plus évident. Le continent exporte des matières premières et importe encore des aliments transformés qu’il pourrait en partie produire. Mais la transformation n’est pas un simple geste industriel. Elle exige une matière première régulière, des normes sanitaires, du froid, des emballages et une distribution. Une usine de tomate ou de lait sans politique agricole et logistique devient vite sous-utilisée.

La pharmacie offre une autre illustration. L’Afrique importe plus de 70 % des médicaments qu’elle consomme. Un fabricant local ne peut pourtant amortir une ligne de production sophistiquée sur un petit marché national soumis à des appels d’offres irréguliers. Des achats groupés, une autorisation réglementaire reconnue dans plusieurs pays et une règle d’origine adaptée peuvent changer l’économie du projet. Ici, l’intégration commerciale devient une politique de santé.

Les matériaux de construction, les engrais, les équipements électriques, le textile-habillement et certains services numériques répondent aussi à une demande continentale structurelle. Mais la sélection doit partir des coûts et des capacités, non des slogans. Produire localement à deux fois le prix mondial sans perspective de convergence appauvrit le consommateur. À l’inverse, refuser tout soutien à une industrie naissante au nom du prix immédiat condamne parfois l’apprentissage. Le contrat public doit être explicite : soutien temporaire, objectifs mesurables, concurrence et sortie programmée.

Le piège des champions sans fournisseurs

Les grands investissements attirent l’attention : raffinerie, usine automobile, complexe d’engrais. Ils peuvent transformer une balance commerciale et former des milliers de travailleurs. Mais leur empreinte locale dépend des liens qu’ils créent. Une usine qui importe ses machines, ses pièces, son ingénierie et la plupart de ses consommables peut produire sur le continent tout en restant une enclave.

La politique industrielle devrait donc mesurer les réseaux de fournisseurs. Combien de PME obtiennent une certification ? Quelle part des achats correspond à une valeur réellement produite localement ? Combien de techniciens sont capables d’assurer la maintenance ? Les contrats d’investissement peuvent inclure des programmes de développement de fournisseurs, mais ceux-ci ne doivent pas devenir une taxe bureaucratique. Ils fonctionnent lorsque le grand donneur d’ordre a intérêt à la qualité et à la proximité, que les objectifs sont réalistes et que les PME ont accès au financement nécessaire pour répondre.

La concurrence continentale peut aider. Une entreprise protégée dans son pays n’a guère de raison d’améliorer ses coûts ; confrontée à des producteurs africains comparables, elle doit progresser. C’est l’un des bénéfices souvent sous-estimés de la ZLECAf : elle peut remplacer des monopoles nationaux inefficaces par un marché régional disputé. Encore faut-il que les autorités de concurrence coopèrent et que les aides publiques ne déclenchent pas une guerre de subventions entre États.

Les entreprises publiques méritent la même discipline. Elles peuvent construire des infrastructures et soutenir des secteurs stratégiques, mais elles ne doivent pas être protégées de toute comparaison. Des indicateurs communs — coût logistique, fiabilité, délais, productivité — permettraient de distinguer les investissements structurants des rentes.

Une intégration à plusieurs vitesses, mais à destination commune

En juillet 2025, quarante-neuf des cinquante-quatre signataires avaient ratifié l’accord, selon le rapport d’étape de l’Union africaine. Cette avancée juridique est remarquable. Elle ne signifie pas que toutes les économies peuvent libéraliser au même rythme ni qu’elles partagent les mêmes intérêts. Les pays enclavés, les économies insulaires, les exportateurs de pétrole et les bases manufacturières plus diversifiées ne subiront pas les mêmes coûts d’ajustement.

Une intégration durable doit reconnaître ces écarts. Les pertes de recettes douanières peuvent être sensibles pour certains budgets. Des secteurs protégés peuvent supprimer des emplois avant que de nouvelles activités n’en créent. Les fonds d’ajustement, les périodes de transition et l’assistance technique ne sont pas des concessions accessoires ; ils constituent l’assurance politique de l’accord.

Les communautés économiques régionales — CEDEAO, EAC, SADC, COMESA et autres — restent des laboratoires utiles. Elles ont accumulé des régimes de transit, des normes et des institutions. La ZLECAf ne doit ni effacer cette expérience ni ajouter une couche incohérente. Son rôle est de rendre les blocs compatibles, de combler les vides et de créer une destination commune.

Les données commerciales récentes rappellent l’ampleur du chemin. La part des échanges intrafricains demeure faible au regard d’autres régions et a même connu des reculs en valeur selon les années. Mais cette faiblesse peut être lue autrement : le potentiel ne réside pas seulement dans le détournement de flux existants. Il est dans la création de produits qui ne circulent pas encore.

Ce que les gouvernements devraient publier

Le succès de la ZLECAf ne peut être mesuré par le nombre de protocoles signés. Chaque gouvernement devrait rendre public un tableau de bord limité, comparable et compréhensible : temps médian de passage aux principaux postes ; coût d’un conteneur sur les corridors ; part des lignes tarifaires effectivement appliquées ; certificats d’origine délivrés et refusés ; barrières non tarifaires signalées et résolues ; valeur ajoutée locale des exportations préférentielles ; nombre d’entreprises exportatrices, dont les PME et les entreprises dirigées par des femmes.

Ce tableau éviterait deux illusions. La première consiste à célébrer une hausse des échanges qui serait due au pétrole ou à la réexportation. La seconde consiste à déclarer l’accord inefficace avant même d’avoir réparé les goulets d’étranglement. La transparence rendrait aussi la ZLECAf concrète pour les entreprises, qui pourraient comparer les promesses aux expériences vécues.

Les banques de développement devraient aligner leurs financements sur les corridors productifs plutôt que sur des actifs isolés. Financer simultanément la route, l’énergie, le laboratoire, le fonds de roulement et la formation autour d’une chaîne de valeur est plus complexe que d’inaugurer un ouvrage. C’est pourtant ainsi qu’un projet devient une capacité d’exportation.

Le marché commun commence dans l’atelier

L’Afrique n’a pas besoin de choisir entre ouverture et industrialisation. La ZLECAf peut précisément organiser une ouverture qui crée de l’échelle pour les producteurs africains. Mais cela exige de renverser la séquence habituelle. Au lieu de signer d’abord et d’attendre que les entreprises s’adaptent, il faut identifier ce qui les empêche de produire, de prouver l’origine, de transporter et d’être payées.

Le boulanger qui cherche un emballage conforme, la PME pharmaceutique qui attend l’autorisation d’un deuxième régulateur, le transformateur qui ne peut financer son stock : c’est chez eux que l’accord gagne ou perd. La frontière physique n’est que l’endroit où apparaissent les problèmes accumulés en amont.

Dans dix ans, la réussite ne se lira pas dans la surface colorée d’une carte. Elle se lira dans le nombre d’usines et de sociétés de services capables de vendre à plusieurs pays, dans la densité de leurs fournisseurs et dans la part de la demande africaine satisfaite par une valeur ajoutée africaine. La ZLECAf sera une politique industrielle, logistique, financière et réglementaire — ou elle restera une promesse douanière.