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Laurent Pokou, l’Homme d’Asmara qui a précédé les rois

Longtemps recordman des buts en Coupe d’Afrique des nations, icône de l’ASEC Mimosas et « Duc de Bretagne » à Rennes, Laurent Pokou fut le premier grand mythe offensif des Éléphants. Avant les trois sacres continentaux de la Côte d’Ivoire, avant Didier Drogba et la génération dorée des années 2000, un attaquant ivoirien avait déjà imposé son nom à toute l’Afrique. En douze matches de phase finale de CAN, Laurent Pokou a inscrit quatorze buts. Son record a tenu trente-huit ans. Mais réduire sa trace à un chiffre serait manquer l’essentiel : Pokou était un spectacle, une puissance et une promesse d’émancipation pour le football africain.

Par la Rédaction
Publié le 3 septembre 2026
Lecture : 9 min
Laurent Pokou, l’Homme d’Asmara qui a précédé les rois

Laurent Pokou, l’attaquant légendaire de la Côte d’Ivoire et du Stade Rennais, affichant son élégance naturelle hors des terrains dans les années 1970.

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Quand Asmara devient un nom propre

Il faut revenir à janvier 1968. La Coupe d’Afrique des nations se joue en Éthiopie et Laurent Pokou n’a que vingt ans. L’attaquant ivoirien inscrit six buts, termine meilleur buteur et conduit les Éléphants à la troisième place. La demi-finale contre le Ghana se dispute à Asmara. Au micro de Radio Côte d’Ivoire, le commentateur associe définitivement le joueur à la ville : « l’Homme d’Asmara » vient d’entrer dans le vocabulaire du football africain.

L’épisode est parfois confondu avec son exploit le plus célèbre, réalisé deux ans plus tard. La nuance compte. Asmara raconte la révélation de 1968 ; Khartoum, au Soudan, consacre le prédateur de 1970. Deux tournois, deux décors, une même domination.

Pokou brille lors de la Coupe d’Afrique des nations 1968, disputée en Éthiopie, sous les yeux de Haïlé Sélassié / wikipédia

De Treichville à l’ASEC, la naissance d’un phénomène

Laurent N’Dri Pokou naît le 10 août 1947 à Treichville, à Abidjan. Il se fait d’abord remarquer dans le football de quartier, puis poursuit son apprentissage à Bouaké, notamment à l’USFRAN. Revenu à Abidjan, il rejoint l’équipe première de l’ASEC en 1966. Sa vitesse, son adresse et son goût du dribble le distinguent immédiatement dans un championnat où les défenses comprennent vite qu’elles ne pourront pas l’attendre sans reculer.

Avec les Mimos, Pokou accumule les titres. Lors de son premier passage, il remporte les championnats de 1970, 1972 et 1973, ainsi que six Coupes de Côte d’Ivoire entre 1967 et 1973. Après son retour au pays, il ajoutera le championnat 1980. Ce palmarès dit la domination de l’ASEC ; il ne dit pas encore l’effet produit par son attaquant. Francis Ouégnin, dirigeant historique du club, résumera plus tard le phénomène en une phrase : les gens se déplaçaient pour voir Pokou.

Quatorze buts, deux CAN et trente-huit ans d’avance

En 1970, Laurent Pokou hausse encore le niveau. Il marque huit fois pendant la CAN au Soudan. Le 10 février, à Khartoum, il inscrit cinq des six buts ivoiriens contre l’Éthiopie lors d’une victoire 6-1. Plus d’un demi-siècle après, aucun joueur n’a fait mieux dans un seul match de phase finale de CAN. La Côte d’Ivoire termine quatrième, mais son avant-centre quitte le tournoi avec une place dans l’histoire.

Additionnés aux six buts de 1968, ses huit buts de 1970 portent son total à quatorze réalisations en seulement douze rencontres de phase finale. Il demeure aujourd’hui le deuxième meilleur buteur de l’histoire de la compétition, derrière Samuel Eto’o et ses dix-huit buts. Lorsque le Camerounais dépasse sa marque en 2008, Pokou détient le record depuis trente-huit ans. Eto’o a eu besoin de cinq éditions pour franchir la barre ; l’Ivoirien l’avait fixée en deux tournois.

À l’échelle de la sélection, la Rec.Sport.Soccer Statistics Foundation recense trente apparitions et vingt-et-un buts entre 1967 et 1980. Les archives internationales de cette époque ne sont pas toujours aussi exhaustives que celles du football contemporain, mais le rapport reste saisissant. Pokou ne collectionnait pas les rencontres : il les marquait.

« Je n’ai jamais vu rien de tel que Pokou lors d’un Rennes-Saint-Étienne. »
— Michel Vautrot, arbitre international, cité par le Stade rennais

Rennes, la reconnaissance européenne

Pokou arrive tardivement en Europe au regard de son talent. Il a vingt-six ans lorsqu’il rejoint le Stade rennais à la fin de 1973. Son premier match, le 6 janvier 1974 à Troyes, donne le ton : il marque lors de la victoire 2-1 des Bretons. Deux semaines plus tard, pour sa première à domicile, il inscrit l’unique but face à Lyon. Rennes, alors en difficulté, trouve immédiatement un attaquant capable de changer le cours d’une saison.

Ses chiffres rennais confirment l’impact : cinquante-deux buts en quatre-vingt-deux matches, toutes compétitions confondues, sur deux passages. En 1975-1976, en deuxième division, il marque dix-sept fois lors de ses onze premiers matches de championnat. Puis son genou cède à Châteauroux. La blessure et les rechutes l’éloignent des terrains pendant de longs mois, brisant l’élan d’un joueur qui semblait en mesure de redessiner les standards du championnat français.

Transféré à l’AS Nancy-Lorraine en 1977, où il côtoie le jeune Michel Platini, Pokou ne retrouve pas durablement son meilleur niveau. Les problèmes physiques et de santé s’accumulent. Il revient brièvement à Rennes en 1978, mais un incident avec un arbitre en Coupe de France, suivi d’une lourde suspension réduite en appel, précipite la fin de son aventure française. En 1979, il rentre à l’ASEC. La trajectoire européenne restera donc inachevée — assez éclatante pour créer une légende, trop contrariée pour livrer tout ce qu’elle promettait.

Un attaquant moderne avant l’heure

Laurent Pokou, l’un des grands noms de l’histoire du football ivoirien, en pleine action sur les pelouses européennes. Une image d’archive qui témoigne de la puissance et du talent de celui que l’Afrique surnommait affectueusement le “Cauchemar des défenses”

Laurent Pokou n’était pas seulement un finisseur. Il attaquait la profondeur, décrochait, se déplaçait sur toute la largeur et provoquait balle au pied. Puissant sans être figé dans un rôle de pivot, rapide sans dépendre uniquement de sa vitesse, il savait déséquilibrer une défense puis conclure l’action lui-même. Son football associait efficacité et panache — une combinaison suffisamment rare pour que les témoignages rennais le placent encore parmi les joueurs les plus spectaculaires passés par le club.

Il y avait aussi une part d’excès. Ciblé par les défenseurs, volontiers provocateur dans le geste, Pokou pouvait répondre à la rudesse et perdre le contrôle. Les cartons et les suspensions appartiennent à son histoire autant que les accélérations et les buts. Cette intensité explique en partie son magnétisme : chez lui, le football ne semblait jamais administratif. Chaque duel pouvait devenir un affrontement, chaque ballon une scène.

Une grandeur sans Coupe du monde ni titre continental

Le paradoxe Pokou tient aussi à ce qui manque à son palmarès. Il n’a jamais remporté la CAN et n’a jamais disputé la Coupe du monde. En 1968, la Côte d’Ivoire termine troisième ; en 1970, quatrième. À l’époque, l’accès au Mondial est extrêmement étroit pour les sélections africaines : une seule place est attribuée au continent pour les éditions 1970, 1974 et 1978. Pokou évolue donc dans un football où l’exposition internationale dépend moins du talent que de portes encore presque fermées.

Cette absence des plus grandes scènes mondiales explique peut-être pourquoi son nom reste moins familier hors d’Afrique et de Bretagne que ceux d’autres géants de sa génération. Elle ne réduit pas sa stature. Pokou a dominé la compétition continentale de référence avec une efficacité que plus d’un demi-siècle n’a pas banalisée.

De l’homme au monument

Le nom de la légende ivoirienne Laurent Pokou est intimement lié à l’histoire du football à travers deux faits marquants : le ballon officiel de la CAN et ses podiums au Ballon d’Or africain.

Après sa carrière de joueur, achevée au début des années 1980, il devient notamment entraîneur-joueur au Rio-Sports d’Anyama et reste lié au football ivoirien, en particulier à la détection des jeunes. Il meurt le 13 novembre 2016 à Abidjan, à l’âge de soixante-neuf ans, après une longue maladie.

Depuis, la mémoire a pris une forme très concrète. Le stade de San-Pédro porte son nom. À Sol Béni, le terrain principal du centre de formation de l’ASEC lui rend hommage. Rennes continue de le célébrer comme l’une de ses plus grandes figures. Et lorsque la CAN est revenue en Côte d’Ivoire, le ballon officiel de l’édition 2023 — disputée en janvier et février 2024 — a été baptisé « POKOU » par la CAF et PUMA.

Le symbole est juste. Un ballon circule, traverse les générations et ne reste vivant que lorsqu’il est joué. La trace de Laurent Pokou fonctionne de la même manière. Elle ne tient pas seulement aux quatorze buts, au record ou aux hommages. Elle vit chaque fois qu’un attaquant ivoirien ose porter le jeu au-delà de ce que son époque semblait lui permettre. Avant les rois couronnés, il y eut l’Homme d’Asmara.

Repères

DATEFAIT MARQUANT
10 août 1947Naissance à Treichville, Abidjan.
1966Débuts dans l’équipe première de l’ASEC Mimosas.
1968Six buts, meilleur buteur de la CAN et troisième place avec les Éléphants ; naissance du surnom « l’Homme d’Asmara ».
1970Huit buts à la CAN, dont cinq contre l’Éthiopie ; total porté à quatorze buts en phase finale.
1974Arrivée au Stade rennais et but dès son premier match, à Troyes.
1977-1978Passage à l’AS Nancy-Lorraine, aux côtés de Michel Platini.
1979Retour à l’ASEC Mimosas.
13 novembre 2016Décès à Abidjan, à 69 ans.
2023-2024Le stade de San-Pédro et le ballon officiel de la CAN consacrent son nom dans le patrimoine sportif ivoirien.

Sources de vérification

Les données chiffrées et les principaux repères ont été recoupés à partir des sources suivantes (consultées le 2 septembre 2026).

Confédération africaine de football — Les plus grands buteurs de la CAN — 14 buts en 12 matches de phase finale ; six buts en 1968 et huit en 1970.

CAF — Statistiques de la finale de la CAN Maroc 2025 — Classement historique actualisé en janvier 2026 : Eto’o 18 buts, Pokou 14.

CAF — 30 faits sur la Coupe d’Afrique des nations — Record de cinq buts dans un même match de CAN, lors du succès 6-1 contre l’Éthiopie en 1970.

CAF et PUMA — Le ballon officiel POKOU — Hommage officiel, carrière internationale et décès.

Stade Rennais F.C. — Le ballon de la CAN, un hommage à Laurent Pokou — Héritage rennais, style de jeu et témoignages.

Stade Rennais Online — Fiche et statistiques — Chronologie et bilan détaillé de 82 matches et 52 buts toutes compétitions avec Rennes.

RSSSF — Ivory Coast Record International Players — Trente sélections et vingt-et-un buts recensés entre 1967 et 1980.

Guinness World Records — Five goals in an AFCON match — Date et portée du record établi le 10 février 1970.