Mondialisation, sommes-nous vraiment entrés dans l’ère de la fragmentation ?
Tarifs, sanctions et relocalisations se multiplient, mais le commerce mondial ne s’effondre pas. Il se recompose autour de nouvelles routes, de nouveaux fournisseurs et de secteurs stratégiques.

Les conteneurs continuent de circuler à travers le monde, mais derrière cette apparente fluidité, les échanges se réorganisent sous l’effet des tensions géopolitiques, du protectionnisme et des nouvelles rivalités économiques.
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Depuis quelques années, le vocabulaire économique a changé. On parle de friend-shoring, de de-risking, de souveraineté industrielle et de chaînes d’approvisionnement résilientes. Les États-Unis, la Chine et l’Europe utilisent davantage les tarifs, les subventions et les contrôles technologiques. À première vue, tout indique que l’âge de la mondialisation ouverte laisse place à celui de la fragmentation. Les chiffres du commerce mondial racontent pourtant une histoire plus nuancée.
La Banque mondiale prévoit que la croissance des échanges de biens et services ralentira fortement, de 4,8 % en 2025 à 2,9 % en 2026. Les droits de douane, la fin des achats anticipés réalisés avant certaines barrières commerciales et les perturbations liées au Moyen-Orient pèsent sur les flux. Mais la prévision 2026 est malgré tout supérieure de 0,7 point à ce que la Banque mondiale anticipait auparavant. La demande de produits liés à l’intelligence artificielle — serveurs, puces et équipements informatiques — soutient notamment le commerce de marchandises.
La mondialisation ne disparaît donc pas ; elle change de géographie. Une entreprise qui réduit ses achats directs en Chine peut déplacer une partie de sa production vers le Vietnam, le Mexique ou l’Inde, tout en continuant à utiliser des composants chinois. Les biens traversent parfois davantage de frontières qu’avant. Les tensions commerciales créent ainsi des détours, des coûts supplémentaires et de nouvelles plateformes d’assemblage plutôt qu’une véritable autarcie.
La fragmentation est en revanche beaucoup plus visible dans les secteurs stratégiques. Semi-conducteurs, minerais critiques, batteries, énergie, défense et télécommunications font l’objet d’une intervention publique croissante. Les gouvernements acceptent d’y payer davantage pour réduire une dépendance jugée dangereuse. Dans ces domaines, l’efficacité pure du marché est progressivement mise en balance avec la sécurité économique.
Pour les pays émergents, cette recomposition crée des opportunités. Les entreprises cherchent de nouveaux sites industriels et de nouveaux fournisseurs. Mais attirer une relocalisation ne dépend pas seulement du coût du travail. Il faut une logistique fiable, de l’électricité, des accords commerciaux, des compétences et une stabilité réglementaire. Les pays capables de se connecter à plusieurs blocs sans devenir excessivement dépendants d’un seul peuvent devenir les principaux bénéficiaires de la nouvelle géographie productive.
Le terme de « démondialisation » est donc probablement trop fort. Le commerce mondial ralentit, se politise et devient plus régionalisé, mais il reste indispensable. La fragmentation actuelle ressemble moins à la fin des chaînes de valeur qu’à leur redessin. Et ce redessin peut durer longtemps, car les entreprises cherchent simultanément trois choses parfois contradictoires : le coût le plus bas, la sécurité la plus élevée et l’accès au plus grand nombre de marchés.

