Strive Masiyiwa, du combat pour une licence à la bataille africaine de l’IA
Dans les années 1990, Strive Masiyiwa a affronté l’État zimbabwéen pour obtenir le droit de créer un réseau mobile. Trente ans plus tard, son groupe contrôle des milliers de kilomètres de fibre, des centres de données et une nouvelle infrastructure de calcul pour l’intelligence artificielle. Son parcours raconte une intuition constante : en Afrique, la plus grande entreprise est souvent celle qui construit d’abord le marché dont elle a besoin.

Strive Masiyiwa, pionnier des télécoms et bâtisseur d’infrastructure. Après avoir brisé le monopole d’État au Zimbabwe dans les années 1990, l’ingénieur et homme d’affaires a étendu son empreinte à la fibre optique, aux centres de données et, plus récemment, à l’infrastructure d’intelligence artificielle avec Cassava Technologies.
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Avant de vendre une minute de téléphone, Strive Masiyiwa a dû obtenir le droit d’exister. Au début des années 1990, l’ingénieur zimbabwéen veut créer un réseau mobile privé. L’administration lui oppose le monopole public des télécommunications. Commence alors une bataille judiciaire de plusieurs années, coûteuse et politiquement risquée, qui se termine par une décision ouvrant la voie à la concurrence.
Econet Wireless Zimbabwe lance finalement son service en 1998. Le téléphone mobile est encore un produit cher ; les lignes fixes sont rares et l’économie du pays fragile. L’entreprise dépasse pourtant rapidement le simple opérateur. Pour connecter ses clients, elle doit bâtir des tours, des systèmes de facturation, des points de vente et une expertise technique. Plus tard, les filiales et investissements du groupe s’étendront à la fibre, aux paiements, aux centres de données, aux énergies distribuées et au cloud.
Cette trajectoire fait de Masiyiwa l’un des entrepreneurs africains les plus influents. Elle a aussi produit un mythe : celui du fondateur solitaire qui triomphe de l’État. Le vrai parcours est plus complexe. Il associe le droit, le capital international, des équipes dispersées, la philanthropie et une capacité à travailler avec les gouvernements après les avoir contestés. Aujourd’hui, alors que Cassava Technologies investit dans l’infrastructure d’intelligence artificielle, l’histoire recommence à une autre échelle. Le marché n’existe pas encore pleinement ; Masiyiwa veut construire la couche qui le rendra possible.
L’ingénieur qui revient

Né en 1961, Strive Masiyiwa grandit entre la Zambie, l’Écosse et le Zimbabwe, alors en guerre de libération. Il étudie l’ingénierie électrique à l’Université du Pays de Galles à Cardiff. Après un début de carrière au Royaume-Uni, il rentre au Zimbabwe en 1984 et travaille pour l’entreprise publique de télécommunications.
En 1986, il crée une société d’ingénierie électrique. Le choix est révélateur. Masiyiwa ne commence pas par une application grand public ; il travaille sur les systèmes qui font fonctionner les entreprises. Il comprend les contraintes de l’énergie et des réseaux, ainsi que le coût de leur défaillance.
Lorsqu’il s’intéresse au mobile, le secteur est verrouillé. Les autorités refusent sa licence. Masiyiwa engage une procédure qu’il présente comme une bataille pour la liberté d’entreprendre et d’expression. La Cour suprême finit par juger le monopole contraire à la Constitution. L’issue crée un précédent pour la libéralisation du secteur.
Le récit héroïque a une base réelle : défier l’État dans le Zimbabwe des années 1990 exige du courage. Mais la victoire n’abolit pas la réglementation. Un opérateur dépend toujours du spectre, de l’interconnexion, des tarifs et des autorisations. Le talent de Masiyiwa sera de convertir un affrontement de principe en entreprise capable de négocier un environnement mouvant.
Econet et l’apprentissage de la rareté

Econet Wireless se développe dans une économie où les devises, l’électricité et les équipements peuvent manquer. Cette rareté pousse le groupe à intégrer et à innover. Les cartes prépayées rendent le service accessible à des clients sans contrat ni compte bancaire. Le réseau de distribution devient aussi important que la technologie radio.
Le mobile africain repose sur une économie particulière. Le revenu moyen par utilisateur est faible, les zones rurales sont coûteuses à couvrir et l’alimentation électrique des antennes est incertaine. Pour réussir, l’opérateur doit réduire le coût unitaire, partager parfois ses infrastructures et inventer des paiements fractionnés. Ce n’est pas une version miniature d’un modèle européen ; c’est une ingénierie commerciale propre.
Masiyiwa investit hors du Zimbabwe, directement ou par des participations. L’empreinte change avec les opérations et les restructurations, mais l’ambition reste panafricaine. Le groupe apprend aussi les limites du métier : concurrence intense, régulation imprévisible, besoin permanent de capital et exposition aux monnaies locales.
Au Zimbabwe, l’hyperinflation et les crises politiques compliquent l’activité. EcoCash, service de monnaie mobile lancé par Econet en 2011, devient une infrastructure de paiement essentielle dans une économie en manque de liquidités. Le succès illustre le pouvoir d’une plateforme privée ; il soulève également la question de la dépendance systémique. Lorsqu’un service domine les transactions quotidiennes, sa panne, son tarif ou sa réglementation affecte tout le pays.
De l’opérateur au réseau des réseaux
Masiyiwa comprend tôt que la valeur se déplace. Le mobile attire le client final, mais le trafic croissant a besoin d’une dorsale. Le groupe développe Liquid Intelligent Technologies, qui annonce aujourd’hui plus de 110 000 kilomètres de fibre et une présence dans plus de vingt-cinq pays. La société relie les villes, les pays, les câbles sous-marins et les centres de données.
Cette infrastructure est moins visible qu’une marque mobile. Elle est pourtant au cœur de la transformation numérique. Une banque, une administration ou une plateforme vidéo a besoin de capacité, de redondance et de faible latence. Lorsque le trafic africain doit sortir du continent pour revenir, le coût et le délai augmentent.
Le pari de la fibre est un pari de long terme. Il faut poser des câbles avant que la demande soit certaine, négocier des droits de passage et entretenir un réseau qui traverse plusieurs juridictions. La rentabilité dépend de la mutualisation : louer la même infrastructure à de nombreux opérateurs et entreprises.
Masiyiwa transforme progressivement ses actifs en Cassava Technologies, une plateforme qui regroupe fibre, centres de données, cloud, cybersécurité et autres services. Le nom signale une volonté d’unification. Là où Econet partait du consommateur, Cassava part de l’infrastructure dont les entreprises ont besoin.
Cette évolution répond à un défi du capital africain. Les investisseurs valorisent différemment un opérateur mature, un réseau de fibre et un centre de données. Séparer puis regrouper les actifs selon des logiques financières peut libérer des investissements. Cela rend aussi la structure plus complexe, avec plusieurs entités, dettes et juridictions. La qualité de l’information devient cruciale.
Construire le cloud local
L’Afrique héberge une petite fraction de la capacité mondiale des centres de données. Une grande partie de ses informations est traitée ailleurs. Le groupe de Masiyiwa investit donc dans Africa Data Centres, opérateur présent dans plusieurs marchés. L’objectif est de fournir des installations neutres où télécoms, banques, administrations et plateformes peuvent louer de l’espace et de la puissance.
Le centre de données répond à une demande de souveraineté, de latence et de résilience. Mais il exige une électricité extrêmement fiable, de l’eau ou des systèmes de refroidissement et des équipements importés. Dans une ville soumise aux coupures, l’opérateur doit produire sa propre redondance. L’infrastructure numérique révèle ainsi l’infrastructure énergétique.
La concurrence s’intensifie. Des groupes mondiaux comme Equinix et Digital Realty ont acquis des acteurs africains ; de nouveaux fonds financent des campus. Cassava possède un avantage de réseau et de connaissance locale, mais affronte des bilans beaucoup plus grands. Sa capacité à offrir une présence multi-pays cohérente peut devenir son différenciateur.
La propriété africaine est un autre élément du récit. Masiyiwa défend l’idée que le continent doit posséder une part de son infrastructure. Cela ne signifie pas refuser le capital international : ses entreprises lèvent des fonds et nouent des partenariats mondiaux. La question est de conserver un centre de décision, des compétences et une capacité de négociation.
Le nouveau pari des processeurs
En 2025 et 2026, Cassava accélère dans l’intelligence artificielle, notamment par un partenariat avec Nvidia et un projet annoncé de déploiement de milliers de processeurs graphiques dans plusieurs pays. Reuters évoquait en juillet 2026 un investissement d’environ 700 millions de dollars et 12 000 GPU à travers cinq pays.
Le pari est cohérent avec le parcours de Masiyiwa. Une entreprise africaine ou une université qui veut entraîner ou adapter un modèle dépend généralement d’un cloud situé ailleurs, facturé en devises. Une capacité régionale peut réduire la latence, faciliter certains impératifs de données et créer une communauté technique.
Mais l’économie est risquée. Les puces vieillissent vite, l’utilisation doit être élevée et les grands fournisseurs mondiaux bénéficient d’économies d’échelle. Le succès ne viendra pas du nombre de GPU installés, mais de la demande créée : chercheurs, banques, mines, gouvernements, start-up. Cassava devra fournir des logiciels, de la formation et des cas d’usage, pas seulement du matériel.
L’énergie est le test décisif. Une infrastructure de calcul peut soutenir de nouvelles centrales renouvelables si elle signe des contrats de long terme. Elle peut aussi aggraver la tension sur le réseau. Masiyiwa, qui investit également dans des solutions énergétiques distribuées, sait que les deux marchés convergent. La bataille africaine de l’IA sera autant une bataille du kilowatt que de l’algorithme.
Le partenariat avec un géant comme Nvidia offre l’accès à la technologie, mais crée une dépendance de fournisseur. Cassava devra préserver la compatibilité avec plusieurs architectures et éviter que l’infrastructure locale soit simplement le point de vente d’une plateforme étrangère.
Le philanthrope dans les salles de décision
Parallèlement aux affaires, Masiyiwa et son épouse Tsitsi ont financé des bourses, des initiatives de santé et des programmes pour les orphelins. Leur fondation Higherlife a soutenu l’éducation de dizaines de milliers de jeunes selon leurs propres communications. Masiyiwa a aussi participé à des conseils et groupes internationaux, notamment autour de la santé mondiale, de l’Union africaine et de la Fondation Gates.
Durant la pandémie de Covid-19, il joue un rôle dans les initiatives africaines d’acquisition de matériel et de vaccins. Cette capacité à réunir entreprises, dirigeants et bailleurs illustre son réseau. Elle montre aussi la place croissante d’acteurs privés dans des fonctions que les États et institutions multilatérales peinent à remplir.
La philanthropie peut agir vite et expérimenter. Elle reste redevable principalement à ses donateurs. Lorsqu’un milliardaire siège dans les espaces où se décident des priorités publiques, les frontières entre influence, expertise et intérêt commercial doivent être visibles. Un groupe qui vend des infrastructures numériques peut avoir un intérêt légitime à leur expansion ; la décision publique doit néanmoins rester pluraliste.
Masiyiwa cultive une image de mentor. Sur les réseaux sociaux et dans ses interventions, il raconte l’entrepreneuriat, l’intégrité et la persévérance. Ces conseils ont une valeur particulière dans des environnements où l’accès à un dirigeant expérimenté est rare. Ils peuvent aussi simplifier un parcours rendu possible par des circonstances, des alliances et un capital que tout entrepreneur ne possède pas.
Le libéral qui doit composer avec l’État
La bataille fondatrice de Masiyiwa a été menée contre un monopole public. Pourtant, ses entreprises actuelles ne peuvent réussir sans l’État. La fibre traverse des frontières, les centres de données consomment de l’énergie, l’IA traite des données sensibles. Le spectre, le foncier, la concurrence et la cybersécurité sont réglementés.
Son parcours n’oppose donc pas simplement le privé efficace au public inefficace. Il montre que l’entrepreneur peut forcer l’ouverture, mais qu’un marché durable exige un régulateur compétent. Sans règles d’interconnexion, un opérateur dominant bloque ses rivaux. Sans protection des données, la confiance disparaît. Sans politique énergétique, le centre de données brûle du diesel.
La relation est délicate dans les régimes où l’État de droit est fragile. Une licence peut être retardée, une taxe modifiée ou un taux de change administré. L’entreprise doit défendre ses droits sans devenir un acteur partisan. La diversification géographique de Cassava est aussi une diversification du risque politique.
Masiyiwa a appris à parler aux présidents tout en conservant la mémoire de son combat contre l’administration. Cette position fait sa force et impose une vigilance : l’accès dont bénéficie un grand entrepreneur ne doit pas recréer la barrière qu’il avait lui-même combattue.
Que reste-t-il après le fondateur ?

Comme beaucoup d’empires entrepreneuriaux, l’écosystème Econet-Cassava est fortement associé à une personne. Le nom de Masiyiwa rassure les partenaires, attire les talents et ouvre des portes. Il crée aussi un risque de succession et de concentration de la décision.
Les prochaines années diront si Cassava devient une institution autonome : gouvernance claire, dirigeants reconnus, allocation du capital disciplinée et comptes lisibles. La transition du mobile vers la fibre, puis vers les centres de données et l’IA augmente la complexité. Une intuition correcte ne suffit pas ; chaque actif doit générer un rendement et servir une stratégie cohérente.
Le fondateur lui-même a progressivement quitté certaines fonctions opérationnelles pour se concentrer sur la présidence et les grandes orientations. C’est une étape nécessaire. Une entreprise d’infrastructure doit survivre à plusieurs cycles technologiques et politiques.
Construire ce que le marché suppose
Le fil rouge de la carrière de Strive Masiyiwa n’est pas le téléphone, le paiement ou l’IA. C’est la construction d’un préalable. Pour vendre du mobile, il fallait ouvrir le droit et bâtir un réseau. Pour développer les services numériques, il fallait poser de la fibre. Pour utiliser le cloud, il fallait des centres de données. Pour déployer l’IA, il faut maintenant du calcul et de l’énergie.
Cette stratégie correspond à une réalité africaine : l’entreprise ne peut pas toujours présumer que l’infrastructure commune existe. Elle doit parfois la créer. Le modèle produit des occasions immenses, mais demande beaucoup de capital et tend à favoriser de grands groupes intégrés. La politique publique doit veiller à ce que ces plateformes restent ouvertes, interopérables et accessibles à des entreprises plus petites.
Masiyiwa a commencé en contestant le gardien d’une porte. Il est aujourd’hui devenu l’un de ceux qui construisent les portes du numérique africain. La mesure de son héritage sera double : la taille de l’infrastructure, bien sûr, mais surtout le nombre d’autres acteurs qu’elle permettra de faire entrer.
