Au Soudan du Sud, la frontière entre l’absurde et le politique vient d’être franchie. À Juba, un décret officiel a récemment donné naissance à une situation aussi improbable que révélatrice : un homme décédé depuis cinq ans a été désigné membre d’un comité chargé de préparer les futures élections nationales. L’épisode, largement relayé sur les réseaux sociaux, a mis en lumière les fragilités institutionnelles d’un pays encore en quête de stabilité.
Le nom de Steward Sorobo, ancien cadre du Parti démocratique unifié (UDP), figure noir sur blanc dans un document gouvernemental. Problème : l’homme est mort depuis 2019. Sa nomination au sein d’un comité censé travailler à l’organisation du scrutin prévu en décembre 2026 n’a pas tardé à susciter l’ironie des internautes, certains suggérant avec sarcasme qu’il servirait désormais d’« intermédiaire entre les vivants et les morts ».
Face au tollé, les autorités ont rapidement parlé d’une erreur administrative. Mais l’incident n’est pas resté sans conséquences politiques. Le président Salva Kiir a décidé de se séparer de son attaché de presse ainsi que du plus haut responsable administratif du ministère des Affaires étrangères, cherchant visiblement à contenir une affaire devenue embarrassante jusque dans les cercles du pouvoir.
Au-delà du ridicule, l’affaire a pris une dimension plus grave pour la famille de Steward Sorobo. Dans une lettre adressée à la présidence et relayée par les médias locaux, les proches du défunt dénoncent un choc moral et une atteinte culturelle. Ils estiment que mentionner officiellement une personne décédée sans l’accord de sa famille constitue, dans leurs traditions, une profanation symbolique. Selon eux, l’âme du disparu aurait été « dérangée », ce qui exige des réparations conformes aux usages culturels.
Cet épisode, aussi insolite soit-il, s’inscrit dans un contexte politique profondément instable. Le Soudan du Sud, devenu indépendant en 2011, n’a encore jamais organisé d’élections nationales. Une guerre civile meurtrière a ravagé le pays entre 2013 et 2018, avant qu’un accord de paix ne réunisse les anciens belligérants au sein d’un gouvernement d’unité fragile. Depuis, les échéances électorales n’ont cessé d’être repoussées.
Initialement prévues pour 2024, les élections ont été renvoyées à décembre 2026. Pourtant, de nombreux observateurs restent sceptiques quant à leur tenue effective, alors que le pays connaît une recrudescence de violences et peine à mettre en place des institutions crédibles.
La nomination posthume de Steward Sorobo apparaît ainsi moins comme une simple bourde que comme un symptôme : celui d’un État encore hanté par ses dysfonctionnements, où même les morts semblent appelés à participer à un processus démocratique toujours en suspens.
Thom Biakpa




