Il y a des silences qui font plus de bruit que les ovations. Celui qui a traversé Dakar ce lundi 26 janvier 2026 en fait partie. Halima Gadji s’est éteinte à 36 ans, emportée par un malaise aussi soudain qu’incompréhensible. En quelques heures, le cinéma et la télévision africains ont perdu bien plus qu’une actrice : une voix, un regard, une présence qui savait déranger autant qu’émouvoir.
Le public l’avait découverte dans la peau de Marème Dial, personnage aussi admiré que décrié dans la série « Maîtresse d’un homme marié ». Mais réduire Halima Gadji à ce rôle serait une injustice. Elle était de ces artistes rares qui habitent leurs personnages sans jamais s’y dissoudre totalement, utilisant la fiction pour interroger le réel. Derrière l’élégance et l’assurance à l’écran se cachait une femme marquée par des combats intimes, longtemps invisibles.
Née à Dakar en 1989, entre la Médina et Sacré-Cœur, Halimatou Gadji a grandi à la croisée des cultures, héritière d’un père sénégalais et d’une mère maroco-algérienne. Son parcours n’avait rien d’un conte de fées. Adolescente, son bégaiement fermait plus de portes qu’il n’en ouvrait. Les castings ratés, les refus répétés et l’abandon précoce de l’école auraient pu la détourner de ses rêves. Ils ont, au contraire, forgé sa détermination.
Avant les plateaux de tournage, il y eut les podiums et les spots publicitaires. Puis vint Tundu Wundu, première pierre d’une carrière qui allait s’élargir avec Sakho & Mangane, et surtout exploser avec la série de Marodi TV devenue phénomène sociétal. Halima Gadji n’y jouait pas seulement un rôle : elle cristallisait les débats sur le mariage, le pouvoir, la féminité et les contradictions des sociétés africaines contemporaines.
Récompensée aux Sotigui Awards en 2020, invitée sur les scènes internationales, marraine du festival Vues d’Afrique à Montréal, elle n’a jamais cessé de questionner son propre succès. Dans le documentaire Don’t Call Me Fire, elle parlait sans fard de dépression, d’identité et de santé mentale, refusant l’image lisse que l’on attend souvent des figures publiques.
Aujourd’hui, les circonstances de sa disparition restent floues. Mais ce qui demeure limpide, c’est l’empreinte qu’elle laisse. Halima Gadji appartenait à cette génération d’artistes africaines qui ne se contentent pas de divertir : elles provoquent, interrogent et obligent à penser.
Son frère Kader Gadji poursuit le chemin, mais l’absence est immense.
Le rideau est tombé trop tôt. Pourtant, ses personnages continuent de vivre, de déranger et de parler pour elle. Et peut-être est-ce là la définition la plus juste d’un héritage artistique : disparaître, sans jamais vraiment se taire.
Thom Biakpa




