La colère gronde sur l’axe Bamako–Kayes. Depuis lundi 9 février, les camions sont à l’arrêt, les moteurs coupés et les chauffeurs silencieux. En cause : une attaque d’une violence extrême, survenue fin janvier dans l’ouest du Mali, qui a coûté la vie à au moins quinze conducteurs routiers. Leurs corps, selon le syndicat, n’ont toujours pas été rapatriés. Pour leurs collègues, c’est la goutte de trop.
Réunis en assemblée générale à Bamako, les membres du Syndicat national des chauffeurs et conducteurs routiers du Mali (Synacor) ont décidé de bloquer toute activité sur cet axe vital reliant la capitale à la frontière sénégalaise. Plus de transport de marchandises, plus de déchargement, plus de circulation liée au fret : la grève est totale et illimitée.
Dans un communiqué signé par son chargé de communication, Aboubacar Coulibaly, le Synacor dénonce une situation jugée “insupportable” et conditionne toute reprise du travail au rapatriement des corps des chauffeurs tués. Selon le syndicat, les dépouilles se trouvent toujours entre Diboli et Kayes, sur la même route où ils ont été exécutés.
L’attaque remonte au 29 janvier. Ce jour-là, un convoi de camions-citernes transportant du carburant tombe dans une embuscade. Les chiffres varient, quinze morts selon des sources officielles, jusqu’à dix-huit d’après des témoignages locaux. Mais le mode opératoire glace les observateurs. D’après une source sécuritaire citée par l’AFP, les assaillants auraient intercepté les chauffeurs, leur auraient bandé les yeux, avant de les abattre à bout portant. Des dizaines de camions ont été incendiés ou détruits.
Cette attaque marque un tournant. Jamais auparavant les chauffeurs n’avaient été systématiquement ciblés et exécutés lors de ce type d’opérations. La route reliant la frontière sénégalaise à Kayes, artère essentielle pour l’approvisionnement du Mali en carburant, est désormais perçue comme un couloir à haut risque.
Les autorités n’ont pas officiellement désigné les responsables, mais les violences sont attribuées au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda. Depuis plusieurs mois, le groupe multiplie les actions de harcèlement économique : attaques de convois, destructions d’infrastructures, blocus imposés à certaines villes. En novembre dernier, dans une vidéo de propagande, le JNIM avait explicitement déclaré que les chauffeurs de camions-citernes seraient considérés comme des “cibles militaires”.
Après plusieurs semaines d’accalmie relative, l’attaque du 29 janvier apparaît comme une démonstration de force et un message adressé autant aux autorités qu’aux acteurs économiques. En paralysant l’un des principaux corridors commerciaux du pays, la grève des chauffeurs risque désormais d’aggraver une situation déjà fragile.
Car l’axe Bamako–Kayes ne transporte pas seulement du carburant. Il irrigue l’économie, relie le Mali à son principal débouché maritime et soutient des milliers d’emplois indirects. Sa fermeture, même temporaire, pourrait accentuer les pénuries, faire grimper les prix et nourrir les tensions sociales.
Pour les chauffeurs, cependant, l’urgence n’est pas économique. Elle est humaine. Tant que leurs collègues ne seront pas rapatriés et que des garanties minimales de sécurité ne seront pas apportées, ils refusent de reprendre la route. Une route qui, aujourd’hui, symbolise autant la survie du pays que la vulnérabilité de ceux qui le font avancer.
Thom Biakpa




