Le contentieux opposant le Niger au groupe français Orano a franchi un nouveau seuil. En annonçant l’ouverture de poursuites judiciaires contre l’exploitant historique de l’uranium nigérien, les autorités de Niamey ne se contentent plus de contester un contrat : elles remettent en cause un demi-siècle de relations minières, politiques et postcoloniales.
Une offensive judiciaire à double portée
La décision de la junte nigérienne d’engager des procédures contre Orano, tant devant les juridictions nationales qu’internationales, marque une inversion du rapport de force. Jusqu’ici, le groupe français avait pris l’initiative judiciaire, contestant la nationalisation de sa filiale Somaïr. Désormais, l’État nigérien se place en position d’accusateur, revendiquant réparation pour des dommages qu’il estime massifs, notamment sur le plan environnemental.
Pour Niamey, l’enjeu dépasse la simple compensation financière. Il s’agit de faire reconnaître une responsabilité historique dans les conséquences sanitaires et écologiques de l’exploitation de l’uranium, pilier de l’économie nigérienne mais source persistante de controverses.
L’argument environnemental comme levier politique
Les accusations portées par le ministère de la Justice sont lourdes : pollution durable des sols, gestion défaillante de déchets radioactifs, exposition prolongée des populations locales. La découverte annoncée de centaines de tonneaux de carotte radioactive vient nourrir un discours qui assimile l’exploitation passée à un « désastre écologique », voire à des crimes de grande ampleur.
En mettant en avant la question environnementale, les autorités nigériennes s’inscrivent dans une stratégie désormais classique des États producteurs cherchant à renégocier ou rompre des partenariats jugés déséquilibrés. La justice devient alors un instrument de souveraineté autant qu’un outil de réparation.
La Somaïr, symbole d’une rupture assumée
La nationalisation de la Somaïr, décidée en juin, constitue le point de bascule du conflit. Cette société, cœur historique de l’extraction d’uranium à Arlit, incarnait jusqu’ici un modèle de coopération franco-nigérienne dans lequel Orano restait l’actionnaire majoritaire. En reprenant le contrôle total de l’entreprise et en annonçant sa volonté de vendre directement l’uranium sur le marché mondial, la junte affirme une rupture nette avec l’ordre économique antérieur.
Cette décision a toutefois un coût : contentieux internationaux, gel de cargaisons stratégiques et incertitude sur la capacité du Niger à écouler seul sa production dans un marché hautement régulé.
Orano en défense, l’uranium en otage
De son côté, Orano campe sur une ligne juridique offensive. Le groupe dénonce une expropriation illégale et affirme avoir déjà obtenu des décisions favorables. Le blocage à Niamey d’un stock de Yellow Cake estimé à 300 millions d’euros cristallise les tensions. Au-delà de sa valeur marchande, cette cargaison est devenue un symbole : celui d’un bras de fer où le minerai stratégique sert autant de levier économique que de message politique.
La situation est d’autant plus sensible que le stock est immobilisé dans un contexte sécuritaire dégradé, marqué par une attaque jihadiste inédite dans la capitale nigérienne.
Un conflit aux résonances internationales
Ce dossier dépasse largement le cadre d’un différend commercial. Il s’inscrit dans la redéfinition accélérée des alliances du Niger depuis le coup d’État de 2023 et dans un contexte mondial de forte compétition autour de l’uranium, ressource clé pour la production d’énergie nucléaire.
À terme, l’issue de ce contentieux pourrait influencer non seulement l’économie nigérienne, mais aussi les équilibres d’approvisionnement du marché nucléaire international. Entre revendication de souveraineté, héritage colonial et impératifs énergétiques mondiaux, le conflit entre Niamey et Orano s’impose désormais comme un dossier stratégique majeur.
Thom Biakpa




