L’image d’un exécutif soudé, portée par l’alternance historique d’avril 2024, semble progressivement s’effriter. Entre le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko, les signes de crispation ne relèvent plus de la rumeur feutrée. Ils s’expriment désormais publiquement, à travers des mises en garde à peine voilées et des décisions aux allures de défi politique.
Dimanche 1er mars 2026, lors d’une prise de parole diffusée en direct, Ousmane Sonko a franchi un seuil. Le chef du gouvernement a affirmé que son parti, le PASTEF, pourrait quitter la majorité et retourner dans l’opposition si le chef de l’État s’écartait de la ligne politique définie en commun. Derrière la formule, une condition claire : l’unité n’est plus acquise, elle est subordonnée à un alignement.
Une alliance fondée sur un pacte politique fragile
Pour comprendre la profondeur de la tension actuelle, il faut revenir à l’architecture même du pouvoir sénégalais issu de 2024. Empêché de se présenter à la présidentielle en raison d’une condamnation judiciaire, Sonko avait adoubé Bassirou Diomaye Faye, alors figure relativement discrète du parti. Porté par la dynamique militante du PASTEF et par la popularité de son mentor, Faye avait remporté le scrutin avant de nommer Sonko à la Primature.
L’équilibre reposait sur un pacte implicite : la légitimité institutionnelle pour l’un, la légitimité militante et stratégique pour l’autre. Mais à mesure que l’exercice du pouvoir impose ses contraintes, la dualité s’est muée en rivalité latente.
Novembre 2025 : le premier accroc
Le premier accroc majeur est survenu à l’automne 2025. Le président Faye a décidé de remplacer Aïssatou Mbodj à la tête de la coalition « Diomaye Président » par Aminata Touré, sa propre coordinatrice de campagne. Une décision prise unilatéralement, alors que Sonko avait publiquement assuré qu’aucun changement n’interviendrait.
Le PASTEF avait alors contesté ouvertement cette initiative, un épisode inédit depuis l’accession au pouvoir du duo. Plus qu’un simple réaménagement organisationnel, l’événement révélait une lutte d’influence sur les leviers politiques et symboliques du pouvoir.
Un contexte économique complexe
À cette tension politique s’est superposée une séquence économique délicate. Dans un contexte de discussions complexes avec le Fonds monétaire international, Ousmane Sonko avait affirmé qu’une restructuration de la dette sénégalaise, évoquée selon lui par l’institution, était hors de question. Les marchés n’avaient pas tardé à réagir. Les obligations internationales du Sénégal avaient chuté dans la foulée.
Le climat était déjà fragilisé par la révélation de dettes non déclarées héritées de l’administration précédente, estimées à plus de 11 milliards de dollars par les autorités, ce qui avait conduit le FMI à geler en 2024 un programme de 1,8 milliard de dollars. Dans ce contexte, toute divergence publique au sommet de l’État pèse directement sur la crédibilité financière du pays.
Aujourd’hui encore, les négociations pour un nouveau programme avancent difficilement. Les partenaires internationaux observent avec attention la stabilité politique du pays, considérée comme un préalable à tout engagement durable.
2029 en ligne de mire
Mais derrière les désaccords conjoncturels, c’est l’horizon de 2029 qui structure les rapports de force. La question de la prochaine présidentielle agit comme un révélateur des ambitions et des craintes.
Dans l’entourage présidentiel, certains jugent prématuré d’ouvrir le débat sur la candidature de Sonko. Du côté du Premier ministre, en revanche, l’idée d’un retour en lice semble constituer un objectif central, sinon une évidence stratégique. La déclaration du 1er mars prend ainsi une dimension supplémentaire, elle ne porte pas seulement sur la cohérence gouvernementale, mais sur le leadership futur du camp au pouvoir.
Le PASTEF dispose d’un atout de taille : une majorité absolue à l’Assemblée nationale depuis les législatives de novembre 2024. En cas de rupture, le parti pourrait théoriquement reconfigurer le paysage politique et contraindre le président à gouverner dans un contexte inédit de cohabitation conflictuelle ou provoquer une recomposition institutionnelle.
Un test pour la solidité des institutions
Le Sénégal, longtemps présenté comme un modèle de stabilité démocratique en Afrique de l’Ouest, entre dans une phase de clarification politique. L’épreuve n’est pas seulement celle d’un tandem président–Premier ministre, mais celle de la capacité des institutions à absorber les rivalités internes sans basculer dans la paralysie.
Pour l’heure, aucune rupture formelle n’est actée. Mais le simple fait que l’hypothèse soit publiquement évoquée marque un tournant.
Entre loyauté partisane, ambitions présidentielles et contraintes économiques internationales, le pouvoir sénégalais évolue désormais sur une ligne de crête. Et à mesure que 2029 se rapproche, la question n’est plus de savoir si la succession est ouverte, mais à quel rythme elle redessine déjà l’équilibre du pouvoir.
Thom Biakpa




