La mort d’Abdoulaye Ba, étudiant en deuxième année de chirurgie dentaire à l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD), marque un tournant politique autant qu’universitaire. Au-delà du drame humain, c’est l’équilibre fragile entre autorité de l’État, libertés académiques et attentes sociales de la jeunesse qui se trouve brutalement exposé.
Un décès au cœur d’une séquence explosive
Le 9 février 2026, une intervention des forces de sécurité sur le campus social de l’UCAD a débouché sur un affrontement dont l’issue est tragique : un étudiant de 20 ans perd la vie. Selon les représentants étudiants, Abdoulaye Ba aurait été violemment battu dans sa chambre avant d’être évacué vers le service médical du Centre des œuvres universitaires de Dakar (COUD), où il est décédé. Les autorités, tout en présentant leurs condoléances, annoncent l’ouverture d’enquêtes pour établir les responsabilités.
Dans l’immédiat, deux récits s’opposent : celui des étudiants, qui dénoncent un usage disproportionné de la force et affirment que la victime ne participait pas aux manifestations, et celui du gouvernement, qui évoque des renseignements faisant état de menaces contre les infrastructures universitaires. Entre ces versions, l’opinion publique attend des faits établis, notamment les résultats de l’autopsie dans un climat de défiance déjà installé.
Une crise sociale devenue crise d’autorité
À l’origine du mouvement, des revendications financières précises : des arriérés de bourses évalués à 515 000 francs CFA par étudiant et des réformes jugées défavorables dans l’attribution des aides. Le contentieux n’est pas nouveau. Suspendue en décembre après des promesses d’échelonnement, la mobilisation a repris début février, lorsque le COUD a fermé les restaurants universitaires en réponse à des « Journées Sans Tickets ».
Cette décision, intervenue en pleine période d’examens, a été vécue comme une provocation par les étudiants. La fermeture des restaurants, élément central de la vie sociale et de la subsistance sur le campus a transformé un conflit budgétaire en crise de gouvernance. L’érection de barricades et la paralysie d’axes stratégiques de Dakar ont ensuite justifié, aux yeux des autorités, l’intervention des forces de sécurité. La séquence révèle une tension structurelle : comment gérer des revendications sociales dans un contexte budgétaire contraint sans glisser vers une réponse sécuritaire qui aggrave la situation ?
Le dilemme du pouvoir Pastef
L’affaire prend une dimension politique particulière en raison de l’identité des dirigeants en place. Le président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko sont arrivés au pouvoir en 2024 portés par une forte mobilisation juvénile, notamment estudiantine, sur fond de promesse de rupture avec les pratiques antérieures.
Or, la répression sur le campus ravive des souvenirs encore frais d’affrontements entre forces de l’ordre et partisans de l’opposition entre 2021 et 2024. Pour une partie de la jeunesse, le contraste entre les engagements passés et la gestion actuelle du conflit crée un sentiment de désillusion.
Les déclarations d’Ousmane Sonko, suggérant l’existence de manipulations politiques derrière la mobilisation, ont ajouté à la crispation. Le Collectif des amicales de l’UCAD annonce vouloir porter plainte pour diffamation contre le Premier ministre, transformant une crise sociale en bras de fer judiciaire. Cette initiative, inédite à ce niveau institutionnel, pourrait ouvrir un contentieux symbolique sur la légitimité de la parole gouvernementale face aux mouvements sociaux.
Universités et forces de sécurité : la question des franchises
Au cœur des critiques de la société civile figure la question des franchises universitaires, protégées par la loi. Plusieurs organisations de défense des droits humains dénoncent un usage disproportionné de la force et réclament une enquête indépendante ainsi que le retrait des forces de sécurité des campus.
L’enjeu dépasse le cas de l’UCAD. Il touche à la nature même de l’espace universitaire : doit-il être considéré comme un sanctuaire protégé, même en période de tensions, ou comme un territoire relevant du maintien de l’ordre classique dès lors que l’ordre public est menacé ?
La réponse à cette question façonnera durablement les rapports entre l’État et les universités.
Une crise à plusieurs niveaux
Trois niveaux de crise se superposent. sur le plan social, des revendications liées aux conditions matérielles d’étude. Sur le plan institutionnel, il s’agit d’une gestion administrative contestée et une intervention sécuritaire controversée.
Sur le plan politique enfin, une remise en cause de la cohérence entre discours de rupture et pratiques gouvernementales.
À cela s’ajoute un facteur émotionnel puissant : la figure d’un étudiant décrit comme soutien unique de sa famille, dont la mort incarne pour beaucoup l’échec d’un système censé protéger et promouvoir la jeunesse.
L’épreuve de la transparence
Dans ce contexte, la crédibilité des enquêtes annoncées sera déterminante. Si elles apparaissent comme impartiales et aboutissent à des responsabilités clairement établies, elles pourraient contribuer à désamorcer la crise. À l’inverse, tout soupçon d’opacité ou d’impunité risquerait d’alimenter la radicalisation du mouvement.
Le mot d’ordre d’« université morte » et la fermeture du campus social témoignent d’une rupture profonde du dialogue. La sortie de crise exigera probablement plus qu’une réponse sécuritaire ou judiciaire : elle passera par un traitement structurel des revendications étudiantes et par un geste politique fort susceptible de restaurer la confiance.
En définitive, la mort d’Abdoulaye Ba ne constitue pas seulement un drame individuel. Elle agit comme un révélateur des tensions qui traversent le Sénégal contemporain à savoir, les aspirations sociales élevées, les attentes démocratiques fortes et les difficultés persistantes à transformer une victoire électorale en gouvernance apaisée.
Thom Biakpa




