La possible candidature de l’ancien président sénégalais Macky Sall au poste de secrétaire général des Nations unies, dont le mandat arrive à échéance fin 2026, dépasse largement le cadre d’une ambition individuelle. Elle révèle un enchevêtrement complexe d’intérêts diplomatiques, de rivalités politiques internes et de dynamiques continentales.
Une ambition soigneusement entretenue
Depuis la fin de son second mandat en 2024, Macky Sall entretient un flou stratégique. Installé à Marrakech, il n’a ni confirmé ni démenti formellement son intention de briguer la direction de l’ONU. Cette posture ambiguë lui permet de tester les soutiens internationaux tout en évitant une exposition prématurée.
Ses déclarations publiques traduisent une ligne argumentaire claire : il met en avant son parcours du niveau local à l’échelle globale, ainsi que son expérience à la tête de l’Union africaine et au sein d’initiatives internationales sur le climat et le développement. Il se présente comme un profil de médiateur, capable de dialoguer avec des puissances aux intérêts divergents. Sa proximité revendiquée avec Emmanuel Macron, Vladimir Poutine ou encore certains dirigeants du Golfe constitue, dans cette perspective, un capital diplomatique non négligeable.
Mais au-delà de son discours, les signaux diplomatiques laissent entrevoir une mobilisation active. La mention explicite de sa candidature par les autorités congolaises, ou encore le soutien exprimé par certains chefs d’État ouest-africains, confirment l’existence d’un lobbying structuré. L’objectif est clair : consolider un bloc africain susceptible de peser face aux membres permanents du Conseil de sécurité.
L’équation du Conseil de sécurité
Toutefois, l’architecture institutionnelle de l’ONU rend la tâche ardue. Le secrétaire général est nommé par l’Assemblée générale sur recommandation du Conseil de sécurité. Autrement dit, l’aval des cinq membres permanents – États-Unis, Chine, Russie, Royaume-Uni, France – est indispensable.
Dans ce jeu diplomatique, Macky Sall dispose d’atouts : son profil modéré, son expérience d’homme d’État et son réseau international. Mais il devra convaincre dans un contexte de rivalités accrues entre grandes puissances. À cela s’ajoute une autre variable : la pratique non écrite de rotation régionale. Après l’Europe de l’Est (Antonio Guterres étant portugais mais perçu comme un compromis hors rotation stricte), certains estiment que le prochain poste devrait revenir à l’Amérique latine. Par ailleurs, une pression croissante plaide en faveur d’une femme à la tête de l’organisation.
Autrement dit, la fenêtre africaine n’est ni garantie ni consensuelle.
Une candidature qui fracture le Sénégal
Si la bataille diplomatique est complexe, la bataille nationale l’est tout autant. Au Sénégal, la perspective d’une candidature de Macky Sall agit comme un révélateur des fractures héritées de la crise politique de 2021-2024.
Pour ses partisans, son accession à la tête de l’ONU constituerait un rayonnement inédit pour le Sénégal et, plus largement, pour l’Afrique. Elle consacrerait la diplomatie sénégalaise comme un acteur central sur la scène multilatérale.
Pour ses opposants, en revanche, l’hypothèse est inacceptable. Ils rappellent les épisodes de répression lors des manifestations liées à l’affaire Ousmane Sonko, les accusations d’instrumentalisation de la justice et les critiques concernant la gestion des finances publiques. La confirmation par le FMI de dissimulations liées à la dette renforce cet argumentaire. Dans cette optique, confier les rênes de l’ONU à un dirigeant contesté sur le terrain des droits humains constituerait un paradoxe symbolique. Le silence prudent du président Bassirou Diomaye Faye et de son Premier ministre Ousmane Sonko illustre l’embarras institutionnel : soutenir officiellement la candidature reviendrait à légitimer un adversaire politique ; s’y opposer frontalement pourrait fragiliser la position internationale du Sénégal.
L’Afrique face à sa propre stratégie
Au-delà du cas Macky Sall, la question centrale est celle de la stratégie africaine au sein du système multilatéral. Le continent, souvent sous-représenté dans les instances décisionnelles mondiales, pourrait voir dans cette candidature l’opportunité de renforcer son influence.
Mais pour que cette ambition aboutisse, encore faut-il une unité continentale réelle. Or, l’histoire récente montre que les candidatures africaines aux postes stratégiques se heurtent fréquemment aux divisions internes et aux jeux d’alliances externes.
Le sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba pourrait constituer un moment clé. Soit l’Afrique parvient à parler d’une seule voix, soit la candidature de Macky Sall restera un pari diplomatique parmi d’autres dans une compétition mondiale où les équilibres géopolitiques priment sur les trajectoires individuelles.
Une candidature à la croisée des chemins
En définitive, l’éventuelle candidature de Macky Sall ne se résume ni à une revanche personnelle ni à une simple ambition internationale. Elle cristallise des enjeux multiples : crédibilité démocratique, influence africaine, rivalités entre grandes puissances et recomposition du leadership multilatéral.
Le suspense qu’il entretient n’est pas anodin. Il lui permet de mesurer les rapports de force, d’évaluer les résistances et d’attendre le moment opportun. Mais plus le temps passe, plus une question s’impose : cette candidature est-elle portée par une dynamique continentale structurée ou repose-t-elle principalement sur un réseau diplomatique personnel ?
La réponse déterminera non seulement l’avenir politique de Macky Sall, mais aussi la capacité de l’Afrique à transformer une ambition individuelle en victoire stratégique collective.
Thom Biakpa




