La décision de Washington de suspendre l’ensemble de son aide alimentaire à la Somalie marque un tournant majeur dans les relations entre les deux pays et soulève de vives inquiétudes quant à l’avenir humanitaire d’un État déjà extrêmement vulnérable. Annoncée mercredi 7 janvier par le département d’État américain, cette mesure repose sur des accusations graves de détournement et de destruction d’aide humanitaire financée par les États-Unis.
Une rupture brutale fondée sur des soupçons de détournement
Selon les autorités américaines, des responsables somaliens seraient impliqués dans la destruction d’un entrepôt du Programme alimentaire mondial (PAM), financé par des fonds américains, ainsi que dans la saisie illégale de 76 tonnes de denrées destinées aux populations les plus fragiles. Ces accusations ont conduit Washington à invoquer une politique de « tolérance zéro » à l’égard de toute mauvaise gestion de l’aide internationale.
L’annonce a été rendue publique sur le réseau social X par le sous-secrétariat américain à l’Aide étrangère, aux Affaires humanitaires et à la Liberté religieuse, actuellement dirigé par Jeremy P. Lewin, proche collaborateur du secrétaire d’État Mario Rubio.
Une aide désormais conditionnelle
Les États-Unis ont clairement indiqué que toute reprise de leur assistance serait subordonnée à des garanties concrètes de la part du gouvernement fédéral somalien. Washington exige des mesures correctives immédiates et une prise de responsabilité formelle afin d’éviter toute répétition de tels incidents. Cette conditionnalité renforce la pression sur les autorités de Mogadiscio, dont la capacité administrative et sécuritaire reste limitée.
Mogadiscio silencieuse, la population inquiète
À ce stade, le gouvernement somalien n’a pas officiellement réagi. Ce silence intervient alors que le pays dépend massivement de l’aide internationale, tant sur le plan humanitaire que militaire. L’assistance américaine joue notamment un rôle clé dans la lutte contre les insurgés islamistes shebab, actifs depuis près de deux décennies.
Classée régulièrement parmi les pays les moins avancés par les Nations unies, la Somalie fait face à une insécurité alimentaire chronique, aggravée par la sécheresse, les déplacements de population et une instabilité politique persistante depuis plus de 35 ans.
Une décision inscrite dans un climat politique américain tendu
Cette suspension ne peut être dissociée du contexte politique intérieur des États-Unis. Le président Donald Trump a multiplié ces derniers mois les déclarations hostiles à l’égard de la communauté somalienne américaine, notamment après un vaste scandale de fraude aux aides publiques dans le Minnesota, État qui abrite la plus importante diaspora somalienne du pays.
Fin novembre, le président avait qualifié la Somalie de « pays pourri » et évoqué la suppression du statut de protection temporaire empêchant l’expulsion de ressortissants somaliens. Dans la continuité de cette ligne dure, la police fédérale de l’immigration (ICE) a lancé de vastes opérations dans la région de Minneapolis, mobilisant près de 2.000 agents et ciblant principalement des Somaliens.
Le facteur géopolitique du Somaliland
En toile de fond, un autre dossier sensible alimente les tensions : le Somaliland. Cette région, indépendante de facto depuis 1991 mais non reconnue par Mogadiscio, a récemment obtenu la reconnaissance officielle d’Israël, une initiative saluée par Washington. Le gouvernement somalien y voit une atteinte directe à sa souveraineté.
La position stratégique du Somaliland, situé le long du golfe d’Aden et à proximité du Yémen, renforce son importance géopolitique dans une zone marquée par les rivalités régionales et les enjeux sécuritaires internationaux.
Une crise aux conséquences multiples
Au-delà des accusations de détournement, la suspension de l’aide américaine risque d’aggraver une situation humanitaire déjà critique pour des millions de Somaliens. Elle révèle également l’imbrication croissante entre considérations humanitaires, calculs politiques internes américains et enjeux géostratégiques dans la Corne de l’Afrique.
Dans l’attente d’une réaction officielle de Mogadiscio, la population somalienne demeure la principale victime d’une décision aux répercussions potentiellement dramatiques.
Thom Biakpa




