Agboville, quand le coût de l’or remonte au robinet
Au début d’août 2026, les habitants d’Agboville ont vu l’eau distribuée changer de couleur. Les autorités préfectorales ont alerté sur une dégradation de la qualité de l’eau et interrompu l’approvisionnement dans la ville ainsi que dans plusieurs localités environnantes. L’orpaillage clandestin a été mis en cause et la présence de cyanure soupçonnée. En l’absence de résultats de laboratoire rendus publics au moment de l’alerte, il serait imprudent d’en tirer une conclusion définitive sur la nature ou l’origine exacte de la contamination. Mais l’événement est déjà révélateur. Une activité exercée loin des regards peut atteindre en quelques heures un service essentiel, obliger l’État à intervenir et faire supporter aux populations un risque qu’elles n’ont pas choisi.
Cette crise locale condense le problème national. L’or clandestin ne se limite pas à une infraction au Code minier. Il crée des coûts qui débordent largement le périmètre des sites. Lorsque les sédiments et les produits chimiques atteignent une rivière, la charge se déplace vers l’opérateur d’eau, les collectivités, les structures sanitaires, les agriculteurs et les ménages. Lorsque les puits miniers rendent une parcelle impropre à la culture, la perte ne concerne pas seulement le propriétaire du terrain. Elle fragilise une production agricole, déplace de la main-d’œuvre et réduit la valeur d’un patrimoine foncier. Lorsque l’or est vendu hors des circuits autorisés, la rente quitte le territoire sans contribuer à la remise en état des sites ni aux recettes publiques.
Le dossier ivoirien doit donc être lu comme une question d’allocation des coûts. L’or est vendu au prix mondial, mais l’eau dégradée, les terres excavées, les risques sanitaires et la surveillance sont payés localement. Cette dissociation explique pourquoi l’orpaillage illégal peut rester rentable pour ses opérateurs tout en étant destructeur pour la collectivité. Le profit est concentré, la facture dispersée.
Un boom aurifère à deux vitesses
La Côte d’Ivoire a produit 59,1 tonnes d’or en 2024, contre 51,1 tonnes l’année précédente, selon le ministère des Mines. En une décennie, la production industrielle a approximativement triplé. Cette progression accompagne une stratégie de diversification longtemps attendue dans une économie encore fortement associée au cacao, au café, à l’anacarde et aux hydrocarbures. De nouvelles mines, des extensions de capacité et des campagnes d’exploration ont fait de l’or l’un des visages les plus visibles de l’attractivité ivoirienne.
À côté de cette réussite mesurée et déclarée, les chiffres de l’artisanat minier racontent une histoire plus incertaine. En 2024, la production artisanale et semi-industrielle enregistrée officiellement n’aurait représenté que 730 kilogrammes, soit 1,2 % de la production nationale. Le ministère lui-même souligne l’écart avec les pays voisins. La part correspondante serait de 10,34 % au Mali, de 15,17 % au Burkina Faso et de 35 % au Ghana. Ces comparaisons ne décrivent pas nécessairement des secteurs mieux gouvernés. Elles signalent surtout qu’une part beaucoup plus importante de la production à petite échelle entre dans leurs comptes officiels.
Le Programme des Nations unies pour l’environnement avançait en 2023 une estimation d’un peu plus de 17 tonnes d’or produites chaque année par l’exploitation artisanale et à petite échelle en Côte d’Ivoire, pour plus de 500 000 travailleurs. Il estimait aussi que jusqu’à 558 kilogrammes de mercure pouvaient être utilisés annuellement. Ces données ne portent ni sur la même année ni sur le même périmètre que les 730 kilogrammes officiellement enregistrés en 2024. Elles ne doivent donc pas être soustraites l’une de l’autre comme si elles formaient une comptabilité exacte. Leur contraste met plutôt en évidence l’opacité statistique du secteur. Entre l’or officiellement compté et l’activité estimée sur le terrain, l’économie réelle demeure largement invisible.
Les repères d’une économie difficile à mesurer
| Indicateur | Valeur et périmètre |
| Production nationale d’or | 59,1 tonnes en 2024 selon le ministère des Mines |
| Production artisanale enregistrée | 730 kilogrammes en 2024, soit 1,2 % du total national |
| Production artisanale estimée | Plus de 17 tonnes par an selon le PNUE en 2023 |
| Emploi artisanal estimé | Plus de 500 000 travailleurs selon le PNUE en 2023 |
| Mercure utilisé | Jusqu’à 558 kilogrammes par an selon le PNUE en 2023 |
| Sites clandestins démantelés | Plus de 7 000 opérations cumulées annoncées par le ministère en avril 2026 |
Les écarts entre ces indicateurs ne constituent pas une mesure précise de la contrebande. Ils révèlent l’insuffisance des données consolidées et la coexistence de définitions, de méthodes et de périodes différentes. Dans une économie où quelques centaines de grammes peuvent être transportés discrètement, fondus puis réintroduits dans une chaîne commerciale, la statistique est déjà un enjeu de souveraineté.
L’artisanat minier n’est pas nécessairement illégal
Le débat public emploie souvent les mots orpaillage, clandestinité et criminalité comme s’ils étaient interchangeables. Ils ne le sont pas. Le Code minier ivoirien prévoit une exploitation artisanale autorisée dans des zones réservées ou déclassées. L’autorisation peut être accordée à une personne physique ivoirienne ou à une coopérative à majorité ivoirienne. Sa durée est limitée, sa superficie encadrée et l’usage de produits chimiques ou d’explosifs interdit. Le texte impose également la protection de l’environnement et prévoit des obligations de remise en état.
L’illégalité apparaît lorsque l’exploitation se déroule sans autorisation, en dehors des zones prévues, avec des procédés prohibés, au mépris des droits fonciers ou par l’intermédiaire de circuits d’achat et d’exportation non déclarés. Cette distinction est essentielle. Une politique qui ne verrait que des délinquants dans tous les mineurs artisanaux se priverait d’une partie de la solution. Le secteur répond à une demande réelle de revenus, particulièrement dans des zones rurales où les possibilités d’emploi sont rares et où l’or procure des liquidités immédiates. Réprimer le site sans offrir de voie économique légale déplace souvent l’activité au lieu de la faire disparaître.
Le PNUE estime qu’une majorité des travailleurs du secteur artisanal seraient des migrants venus légalement de pays voisins mais exerçant de manière informelle. Le ministère souligne de son côté la place importante des acteurs ivoiriens dans la chaîne. Ces deux constats peuvent coexister. Les chantiers rassemblent des travailleurs mobiles, des propriétaires ou détenteurs de droits locaux, des financeurs, des acheteurs, des fournisseurs d’équipements et des intermédiaires. La mine clandestine est moins une enclave qu’un réseau économique. Elle survit parce qu’elle relie un besoin de revenu local à une demande internationale solvable.
L’eau comme première victime
L’impact le plus visible se lit dans l’eau. L’extraction artisanale remue de grandes quantités de terre et de sédiments. Les cours d’eau deviennent plus troubles, les berges sont modifiées et les bassins de décantation improvisés laissent circuler des matières en suspension. À cela s’ajoutent les risques liés au mercure, utilisé pour amalgamer l’or, et au cyanure, parfois employé dans des opérations non conformes malgré les interdictions. Ces substances peuvent contaminer l’air, les sols et l’eau, puis entrer dans la chaîne alimentaire.
Une étude environnementale préparée pour un programme du gouvernement ivoirien et de la Banque mondiale mentionne des effets observés ou documentés à Boundiali, Dabakala, Bouna et dans d’autres zones minières. Elle relève une dégradation des parcelles, une pollution possible des eaux de surface et souterraines ainsi que la perte de certaines sources d’approvisionnement lorsque le traitement devient trop coûteux. Le document rappelle aussi les dangers immédiats des puits, des effondrements et de l’usage d’explosifs.
Le même rapport cite une étude conduite sur la Comoé. Les chercheurs y ont relevé une forte turbidité et mesuré du mercure dans des poissons et des crevettes, avec une estimation d’exposition alimentaire hebdomadaire supérieure au seuil de référence retenu par les auteurs. Cette observation localisée ne permet pas de généraliser à l’ensemble des cours d’eau ivoiriens. Elle montre cependant comment un problème minier peut devenir un problème alimentaire. Le mercure n’est pas seulement un danger pour le travailleur qui le manipule sans protection. Transformé en méthylmercure dans certains milieux aquatiques, il peut s’accumuler dans les organismes vivants et atteindre des consommateurs éloignés du site.
La dégradation de l’eau crée aussi un coût budgétaire. Elle impose davantage de contrôles, de traitement et parfois des solutions de ravitaillement d’urgence. Or ces dépenses n’apparaissent pas dans le prix de vente de l’or clandestin. Elles sont assumées par l’État, les opérateurs publics, les collectivités et les ménages. Plus le coût de potabilisation augmente, plus la mine illégale bénéficie en quelque sorte d’une subvention involontaire de la société.
Quand l’or prend la place des cultures
En Côte d’Ivoire, le conflit entre or et agriculture est particulièrement sensible. Les zones aurifères se superposent souvent à des espaces de cultures vivrières, de cacao, de café ou d’anacarde. La mine promet un revenu rapide, parfois supérieur à celui d’une campagne agricole. Elle attire la main-d’œuvre, renchérit localement certains services et modifie la valeur des terres. Mais cette comparaison est trompeuse lorsque l’on oppose le gain immédiat de l’or à un revenu agricole calculé sur plusieurs années sans intégrer la dégradation du capital naturel.
Une plantation peut produire pendant des décennies. Une parcelle excavée sans plan de réhabilitation peut perdre durablement sa valeur agricole. Les fosses abandonnées retiennent l’eau, accroissent les risques d’accident et compliquent la remise en culture. Les couches fertiles du sol sont déplacées, parfois mélangées à des stériles. Des études locales menées notamment à Tienkoikro et dans le département de Koun-Fao décrivent des terres agricoles dégradées et, dans certains cas, des plantations de café ou de cacao détruites au profit de chantiers aurifères. Ces travaux ne donnent pas une mesure nationale du phénomène, mais ils éclairent son mécanisme.
La compétition porte également sur le temps de travail. Dans les villages, la rémunération quotidienne offerte par un chantier peut détourner des jeunes de l’agriculture ou de l’école. Le gain est immédiat et visible, tandis que le coût d’une qualification interrompue ou d’une plantation insuffisamment entretenue n’apparaît que plus tard. L’Organisation internationale du travail identifie les mines d’or parmi les secteurs concernés par le travail des enfants en Côte d’Ivoire. Là encore, le problème ne tient pas uniquement à l’existence d’une mine artisanale. Il tient à un système sans contrôle du travail, sans traçabilité des employeurs et sans capacité d’inspection régulière.
Pour les propriétaires et les communautés, la décision n’est pas toujours le résultat d’une contrainte. Le ministre des Mines a affirmé que la quasi-totalité des sites illégaux s’installeraient avec l’accord de personnes au sein des communautés locales. Cette déclaration officielle mérite d’être vérifiée territoire par territoire, mais elle rappelle une réalité souvent occultée. Une partie de la clandestinité s’enracine dans des arrangements locaux, des loyers fonciers et un partage anticipé de la rente. L’État ne peut donc pas agir seulement contre des intrus. Il doit aussi modifier les incitations de ceux qui ouvrent l’accès à la terre.
Une économie rurale qui paie comptant et coûte à long terme
L’orpaillage attire parce qu’il paie vite. Dans des territoires où l’accès au crédit est limité, où les revenus agricoles sont saisonniers et où l’emploi formel reste rare, une parcelle aurifère offre une perspective de liquidité immédiate. Autour du site se développent le transport, la restauration, le commerce d’équipements, la location de machines et l’achat de minerai. La mine peut ainsi soutenir une économie locale réelle, même lorsqu’elle échappe à la loi.
Cette capacité d’absorption de la main-d’œuvre explique l’échec fréquent des réponses uniquement sécuritaires. Fermer un chantier peut supprimer, du jour au lendemain, le revenu de dizaines ou de centaines de personnes. Sans alternative, la pression économique recrée un site ailleurs, parfois dans une zone plus isolée et plus difficile à surveiller. Les acteurs les moins mobiles restent exposés aux pertes, tandis que les financeurs et les acheteurs déplacent leurs réseaux.
Le coût social se concentre pourtant sur les travailleurs. Ils évoluent souvent sans contrat, sans assurance et sans équipement adapté. Le PNUE signale l’usage du mercure à mains nues et l’exposition des familles lorsque le traitement du minerai se déroule à proximité des habitations. Les femmes peuvent être nombreuses dans les opérations de lavage, de tri ou de commerce, tout en restant éloignées des segments les plus rémunérateurs. La clandestinité efface les responsabilités. En cas d’accident, d’effondrement ou d’intoxication, il est difficile d’identifier un employeur solvable ou d’exiger réparation.
Le défi consiste donc à ne pas opposer artificiellement environnement et emploi. Une formalisation réussie doit préserver une source de revenu tout en faisant entrer dans le prix de l’or les coûts de sécurité, de protection de l’eau et de réhabilitation. Sans cela, le secteur légal restera moins compétitif que le clandestin précisément parce qu’il supporte les obligations que l’autre évite.
L’or se cache mieux que les sites
Un chantier est visible depuis le sol ou par satellite. L’or qui en sort l’est beaucoup moins. Compact, facilement transportable et fongible, il peut être fondu, mélangé à une production légale puis revendu avec une origine nouvelle. La traçabilité disparaît rapidement après le premier achat. C’est pourquoi la fermeture des sites ne suffit pas. Tant qu’un réseau d’acheteurs offre un débouché immédiat à un prix attractif, la demande continue d’organiser l’extraction.
Le ministère ivoirien estime que les flux illicites représentent une perte de plusieurs milliards de francs CFA chaque année. En avril 2026, il a également présenté des estimations cumulées beaucoup plus élevées sur l’or sorti des circuits officiels, tout en appelant à une traçabilité mondiale. Ces montants gouvernementaux restent difficiles à vérifier sans publication détaillée de la méthode et de la période de calcul. Leur ordre de grandeur souligne néanmoins un enjeu stratégique. La contrebande ne prive pas seulement l’État de taxes. Elle affaiblit la connaissance du sous-sol, fausse les statistiques commerciales et empêche de financer la restauration des territoires.
La destination finale dépasse les frontières ivoiriennes. Dans l’ensemble africain, une partie de l’or artisanal rejoint des plateformes de négoce et de raffinage au Moyen-Orient, en Europe ou en Asie. Une étude de SWISSAID estime que plus de 30 milliards de dollars d’or auraient quitté l’Afrique sans déclaration en 2022 et qu’entre 32 % et 41 % de la production du continent n’aurait pas été déclarée. Ces estimations sont débattues et reposent notamment sur des écarts entre statistiques d’exportation et d’importation. Elles indiquent cependant pourquoi une réponse strictement nationale rencontre vite ses limites. Le pays producteur peut renforcer ses contrôles, mais la prime à l’opacité subsiste si les marchés de destination acceptent un métal dont l’origine n’est pas démontrée.
La répression face à la permanence du système
La Côte d’Ivoire a progressivement renforcé son dispositif. En 2022, une ordonnance a durci le Code minier et créé un groupement spécial de lutte contre l’orpaillage illégal. À cette date, les autorités annonçaient 1 665 sites détruits, 343 personnes déférées et 371 artisans formés dans des chantiers-écoles. En avril 2026, le ministère évoquait plus de 7 000 sites démantelés au total. Il a également annoncé le recours accru à la surveillance satellitaire, la réforme des procédures d’autorisation, un guichet associant les administrations concernées et la création d’un comptoir national d’achat de l’or.
La progression du nombre de démantèlements prouve une mobilisation de l’État. Elle peut aussi être l’indice d’une forte capacité de régénération du système. Ces données sont cumulatives et ne décrivent pas le nombre de sites actifs à un instant donné. Un même réseau peut se déplacer, se fragmenter ou rouvrir sous une autre forme. Mesurer uniquement les opérations de fermeture risque donc de confondre activité administrative et résultat durable.
Le véritable indicateur devrait être la diminution des cours d’eau dégradés, l’augmentation de l’or acheté légalement, le nombre de travailleurs effectivement formalisés, la superficie réhabilitée et la baisse des accidents. Une politique publique devient crédible lorsqu’elle mesure les effets, pas seulement les interventions. La surveillance satellitaire peut repérer l’ouverture de nouveaux chantiers. Elle ne remplace ni la présence locale, ni la connaissance des financeurs, ni le contrôle des points d’achat.
Le gouvernement semble avoir reconnu cette limite en articulant désormais trois verbes, encadrer, réprimer et formaliser. L’équilibre reste délicat. Si l’autorisation demeure lente, coûteuse ou inaccessible, les artisans n’ont aucune raison économique de quitter la clandestinité. Si le comptoir légal achète à un prix nettement inférieur au réseau informel ou impose des délais excessifs, il ne captera pas le métal. Si les technologies sans mercure ne sont pas financées, entretenues et adaptées aux minerais locaux, leur diffusion restera symbolique.
Le Ghana comme avertissement
Le Ghana offre à la Côte d’Ivoire le miroir le plus proche. Premier producteur africain ces dernières années, le pays tire de l’or une part majeure de ses recettes minières. L’exploitation à petite échelle y représente environ 40 % de la production, selon les estimations reprises par Reuters en 2024, mais entre 70 % et 80 % de ces opérations seraient sans licence. Le terme galamsey est devenu le nom d’une crise nationale associant rivières polluées, forêts dégradées, terres cacaoyères menacées, corruption et mobilisation politique.
Le premier enseignement ghanéen est celui du retard. Lorsque l’économie clandestine atteint une taille suffisante, elle acquiert des relais économiques et politiques. Les emplois, les financements locaux et les intérêts commerciaux rendent la réforme plus coûteuse. Une interdiction générale de l’exploitation artisanale a été décidée en 2017, puis levée en 2019 avec la mise en place de dispositifs communautaires. La production informelle n’a pas disparu. Elle s’est adaptée.
Le deuxième enseignement concerne le marché. Depuis 2025, le Ghana a créé le Gold Board et lui a confié le droit exclusif d’acheter, d’analyser et d’exporter l’or des petits exploitants autorisés. Les étrangers ont été exclus du commerce local de l’or artisanal. L’objectif est de capter davantage de devises, d’améliorer la traçabilité et de réduire les intermédiaires. Il est encore trop tôt pour évaluer pleinement les résultats. Le principe est néanmoins pertinent pour la Côte d’Ivoire. La formalisation ne se gagne pas seulement au fond de la mine. Elle se gagne au premier point d’achat.
Le troisième enseignement est agricole. Au Ghana comme en Côte d’Ivoire, l’or et le cacao se disputent parfois les mêmes terres et la même main-d’œuvre. Attendre que le conflit devienne national reviendrait à opposer deux sources de devises dont l’une, clandestine, peut détruire le capital productif de l’autre. La prévention coûte moins cher que la restauration d’un bassin versant ou la reconversion d’une zone cacaoyère.
Burkina Faso et le risque sécuritaire
Au Burkina Faso, l’exploitation artisanale s’inscrit dans un environnement plus fortement marqué par l’insécurité. À l’échelle du Sahel central, la Banque mondiale estime que plus de deux millions de personnes travaillent directement dans l’artisanat minier, deuxième source d’emploi après l’agriculture. La mobilité des travailleurs, la circulation de liquidités et l’éloignement des sites créent des vulnérabilités particulières lorsque l’autorité publique est contestée.
Une étude conduite dans le cadre de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives et de la CNUCED a estimé à 4,93 milliards de dollars les flux financiers illicites du secteur extractif burkinabè entre 2012 et 2021. L’or en représenterait 61 %. Le rapport relie le commerce informel à des risques de blanchiment et de financement de groupes armés. Ces chiffres relèvent d’une méthode d’estimation et ne signifient pas que chaque mineur artisanal participe à une économie criminelle. Ils montrent comment une filière opaque peut être captée par des acteurs plus puissants que les travailleurs qui extraient le minerai.
La leçon pour la Côte d’Ivoire est préventive. Le pays ne connaît pas la même configuration sécuritaire, mais il partage des frontières, des routes commerciales et des bassins de mobilité avec le Sahel. Plus la chaîne d’achat demeure anonyme, plus il devient difficile de distinguer le revenu de subsistance du financement illicite. La réponse ne peut cependant pas se réduire à une centralisation autoritaire du commerce. Elle doit produire une identité économique vérifiable pour les coopératives, les acheteurs et les transporteurs, tout en maintenant un accès légal au marché.
Sénégal, protéger d’abord les bassins versants
Le Sénégal a choisi en 2024 une mesure ciblée sur un territoire sensible. Face à la dégradation de la Falémé, principal affluent du fleuve Sénégal dans l’est du pays, les autorités ont suspendu jusqu’en juin 2027 toutes les activités minières dans un rayon de 500 mètres sur la rive gauche. Plus de 800 sites illégaux avaient été recensés, contre environ 600 en 2021. La décision ne règle pas à elle seule l’économie de l’orpaillage. Elle affirme toutefois une hiérarchie claire entre l’exploitation du minerai et la protection d’une ressource hydrique stratégique.
Cette approche peut inspirer la Côte d’Ivoire. Toutes les zones ne présentent pas le même risque. Une cartographie des bassins versants, des prises d’eau potable, des périmètres agricoles sensibles et des aires protégées permettrait de fixer des exclusions absolues et de concentrer la surveillance. Dans les zones où l’exploitation peut être autorisée, les obligations techniques et financières devraient être proportionnées au risque hydrologique. Une interdiction lisible autour des infrastructures d’eau est plus facile à contrôler qu’une règle générale appliquée de manière intermittente.
Le Sénégal rappelle aussi qu’une technologie ne suffit pas. Des projets de traitement sans mercure peuvent échouer s’ils sont conçus loin des usages, si les équipements ne sont pas entretenus ou si leur rendement est inférieur aux méthodes existantes. La transition doit être testée avec les mineurs, financée et reliée à un acheteur légal qui rémunère l’effort de conformité.
Formaliser sans blanchir l’illégalité
La formalisation ne doit pas devenir une amnistie générale pour des réseaux qui ont dégradé des terres ou utilisé des produits interdits. Elle doit distinguer les travailleurs pouvant rejoindre un cadre légal des financeurs et acheteurs responsables de violations graves. Elle suppose aussi de rendre la légalité économiquement praticable.
Le premier levier est foncier et géologique. Des zones artisanales doivent être identifiées à partir de données crédibles, avec l’accord des communautés et en dehors des bassins sensibles. Attribuer une autorisation sur un terrain sans potentiel suffisant ne crée qu’une légalité de façade. Les détenteurs de droits locaux doivent connaître les conditions de partage de la valeur, les obligations de remise en état et les recours disponibles.
Le deuxième levier est financier. Les artisans légalement enregistrés ont besoin d’équipements, de formation et de fonds de roulement. Sans crédit, ils restent dépendants de financeurs informels qui avancent les machines et récupèrent l’or. Le programme planetGOLD, doté de 17 millions de dollars pour la Côte d’Ivoire, vise précisément à réduire l’usage du mercure, à formaliser les acteurs et à faciliter l’accès à des technologies plus propres. Son succès se mesurera moins au nombre d’ateliers organisés qu’au volume d’or effectivement produit sans mercure et vendu dans un circuit traçable.
Le troisième levier est commercial. Un comptoir national peut réduire la contrebande s’il offre un prix proche du marché, un paiement rapide et une procédure simple. Chaque achat devrait être rattaché à une autorisation, une coopérative, un site géoréférencé et un registre de production. La technologie peut sécuriser ces données, mais elle ne corrigera pas une incitation économique mal conçue. Si le circuit officiel est trop cher ou trop lent, le réseau clandestin conservera l’avantage.
Le quatrième levier est environnemental. Avant l’ouverture d’un site, l’état de l’eau et du sol doit être documenté. Pendant l’exploitation, des contrôles indépendants doivent suivre la turbidité et les contaminants prioritaires. À la fermeture, une garantie financière doit permettre de combler ou sécuriser les fosses, remettre en place les sols et restaurer les écoulements. Sans preuve de réhabilitation, l’or légal ne peut être considéré comme pleinement conforme.
Enfin, la transparence doit remonter jusqu’aux exportateurs et raffineurs. Les entreprises industrielles ont elles aussi intérêt à protéger la réputation du pays. Un mélange entre or légal et métal d’origine inconnue peut exposer l’ensemble de la filière à des exigences accrues de diligence, à des refus d’achat ou à une décote réputationnelle. La traçabilité n’est donc pas une contrainte réservée aux artisans. Elle est une assurance collective pour l’ambition minière ivoirienne.
Trois trajectoires pour la Côte d’Ivoire
La première trajectoire serait celle d’une répression sans transformation économique. Les opérations de démantèlement se poursuivraient, les sites se déplaceraient et le nombre d’interpellations augmenterait. L’État montrerait sa présence sans réduire durablement la demande d’or clandestin. Les zones les plus accessibles seraient contrôlées, tandis que l’activité gagnerait des territoires plus éloignés. Ce scénario limiterait certains dommages immédiats mais entretiendrait une économie de fuite.
La deuxième trajectoire serait celle d’une économie minière à deux niveaux organisée. Les grandes mines conserveraient leur rôle industriel, tandis qu’un secteur artisanal légal serait construit autour de coopératives, de zones géoréférencées, de technologies sans mercure, d’un financement contrôlé et d’un débouché officiel compétitif. La répression viserait prioritairement les produits interdits, les zones protégées, les financeurs clandestins et les acheteurs non agréés. Cette voie est la plus exigeante administrativement, mais elle est aussi la seule capable de transformer un problème de sécurité en chaîne de valeur rurale.
La troisième trajectoire serait celle de la fuite régionale. La Côte d’Ivoire améliorerait ses contrôles, mais l’or passerait par des frontières et des marchés voisins avant d’atteindre les grands centres de négoce. Les progrès nationaux seraient alors limités par l’absence de règles communes sur l’identification des acheteurs, le transport, l’usage du mercure et l’exportation. Ce scénario justifie une coopération avec le Ghana, le Mali, le Burkina Faso, la Guinée et le Liberia, ainsi qu’un dialogue avec les pays de raffinage et de destination.
Ces trajectoires ne sont pas exclusives. Le pays peut connaître simultanément une formalisation réussie dans certaines zones, une répression stérile dans d’autres et des fuites transfrontalières ailleurs. D’où l’importance d’indicateurs territoriaux, publics et comparables. Sans données sur les volumes achetés, les sites réhabilités, la qualité de l’eau et les revenus des coopératives, le débat restera dominé par des annonces d’opérations et des estimations invérifiables.
Le vrai test de la puissance minière
La Côte d’Ivoire a désormais une ambition aurifère crédible. Le défi n’est plus seulement d’attirer les capitaux et d’augmenter la production industrielle. Il est de prouver que la croissance minière peut coexister avec la sécurité de l’eau, la protection de l’agriculture et une économie rurale légale. C’est à cette condition que l’or diversifiera réellement le pays au lieu de déplacer les risques d’un secteur vers un autre.
L’épisode d’Agboville offre une image simple de ce test. Une once d’or peut quitter une zone clandestine sans document, mais la rivière conserve les traces de l’extraction. L’État peut démanteler un chantier, mais il ne peut pas dissoudre une contamination ni recréer instantanément une terre arable. Plus la réponse intervient tard, plus le coût collectif dépasse la valeur récupérée.
La bonne politique ne choisira donc ni la complaisance ni la seule démonstration de force. Elle fera de la légalité une option économique crédible, de la protection des bassins versants une limite non négociable et de la traçabilité une condition d’accès au marché. Elle poursuivra les réseaux qui captent la rente tout en donnant aux travailleurs une voie de sortie. Elle mesurera les résultats dans l’eau, les sols et les revenus déclarés, pas seulement dans le nombre de sites fermés.
L’or clandestin prospère dans l’écart entre le prix mondial du métal et la faiblesse locale des institutions. Réduire cet écart est un projet minier, mais aussi un projet agricole, sanitaire, financier et territorial. La puissance aurifère de la Côte d’Ivoire ne se jugera pas seulement au nombre de tonnes produites. Elle se jugera à sa capacité à empêcher que la richesse extraite du sous-sol laisse, à la surface, une dette durable.
Sources de vérification pour la rédaction
Ministère des Mines, du Pétrole et de l’Énergie — Budget 2026 et production aurifère de 2024
Agence ivoirienne de presse — Alerte sur la qualité de l’eau à Agboville, août 2026
Ministère des Mines, du Pétrole et de l’Énergie — Traçabilité et flux illicites, avril 2026
Ministère des Mines, du Pétrole et de l’Énergie — Bilan et dispositif de lutte, décembre 2022
Ministère des Mines, du Pétrole et de l’Énergie — Mesures de lutte et de formalisation, juillet 2024
Code minier de la Côte d’Ivoire — Loi n° 2014-138
Initiative pour la transparence dans les industries extractives — Profil de la Côte d’Ivoire
Reuters — L’expansion du galamsey au Ghana et ses effets, octobre 2024
Banque mondiale — Évaluation stratégique du secteur minier ghanéen, mars 2025
Associated Press — Mise en place du Gold Board au Ghana, avril 2025
Banque mondiale — Fonds pour une exploitation artisanale durable au Sahel
Reuters — Suspension des activités minières autour de la Falémé au Sénégal, août 2024
Associated Press — Estimation de la contrebande d’or hors d’Afrique par SWISSAID, mai 2024
OCDE — Flux financiers illicites et exploitation artisanale de l’or en Afrique de l’Ouest




