mardi, août 11, 2026
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La Côte d’Ivoire doit désormais convertir sa croissance en productivité

Une réussite macroéconomique qui change la nature du défi

La trajectoire ivoirienne reste l’une des plus solides du continent. Après une croissance réelle estimée à 6,5 % en 2025, le Fonds monétaire international prévoit encore 6 % en 2026 malgré un environnement mondial devenu plus incertain. Le produit intérieur brut a approché 100 milliards de dollars en 2025 selon les données de la Banque mondiale. Dans le même temps, le déficit budgétaire a été ramené à 3 % du PIB en 2025 et la dette publique a reculé à 57,6 % du PIB, sa première baisse en proportion de l’économie depuis plus d’une décennie. Le risque de surendettement du pays a également été reclassé de modéré à faible.

Ces résultats ne sont pas anecdotiques. Ils traduisent le changement d’échelle produit par les routes, les ponts, les centrales électriques, l’extension portuaire, l’urbanisation, l’investissement privé et la montée en puissance des services. Ils expliquent aussi pourquoi la Côte d’Ivoire continue d’accéder aux marchés financiers internationaux dans des conditions relativement favorables. En février 2026, l’État a ainsi émis un eurobond de 1,3 milliard de dollars sur quinze ans, assorti d’un coupon de 6,75 %. Une opération de couverture a permis de ramener son coût équivalent en euros à 5,4 %.

La question économique a pourtant changé. Pendant la phase de reconstruction et de rattrapage, le capital supplémentaire produisait des gains immédiats. Une route nouvelle reliait des zones auparavant enclavées. Une centrale réduisait une pénurie d’électricité. Un échangeur débloquait une partie de la circulation urbaine. À mesure que l’équipement du pays progresse, le rendement de chaque nouvel investissement dépend davantage de la qualité de sa sélection, de son entretien, de son utilisation et des activités privées qu’il permet de développer.

Construire davantage ne suffit plus

La Banque africaine de développement estime que l’investissement pourrait atteindre 25,4 % du PIB ivoirien en 2026, dont 70,2 % seraient portés par le secteur privé. Ce niveau représente une force. Il montre que la croissance ne repose plus uniquement sur la dépense publique et que les entreprises perçoivent des opportunités dans l’industrie, les services, l’énergie, les mines, les hydrocarbures et l’agroalimentaire.

Mais l’accumulation de capital ne garantit pas à elle seule une transformation durable. L’expérience marocaine est instructive. Pendant plus de deux décennies, le Maroc a maintenu un taux d’investissement proche de 30 % du PIB. La Banque mondiale estime que l’accumulation du capital a représenté 85 % de sa croissance depuis 2010, sans produire des gains de productivité proportionnels ni suffisamment d’emplois. Le pays dispose d’autoroutes, de ports, de zones industrielles et de grands groupes performants, tout en restant confronté à un tissu de petites entreprises qui grandissent peu et à une participation insuffisante de la population au marché du travail.

Cette comparaison ne place pas la Côte d’Ivoire sur la même trajectoire. Elle signale plutôt un risque classique des économies qui investissent rapidement. Lorsque les projets sont appréciés surtout par leur coût, leur visibilité ou leur inauguration, le volume d’investissement peut progresser plus vite que son rendement économique. Une infrastructure devient véritablement productive lorsqu’elle réduit le coût du transport, fiabilise une chaîne logistique, facilite l’implantation d’une usine ou permet à une entreprise locale d’accéder à un marché plus vaste.

La prochaine étape ne consiste donc pas à opposer infrastructures et réformes. Elle consiste à relier plus étroitement chaque investissement à la transformation du secteur productif. Une zone industrielle peu occupée, une route mal entretenue ou un équipement public sous-utilisé immobilisent du capital sans augmenter suffisamment la valeur créée. À l’inverse, un raccordement électrique fiable, une procédure douanière raccourcie ou une plateforme logistique bien située peuvent améliorer simultanément la compétitivité de centaines d’entreprises.

Le marché du travail révèle la limite du modèle actuel

La productivité peut sembler abstraite. Elle devient très concrète lorsqu’on l’observe à travers les revenus et les emplois. La Côte d’Ivoire affiche un taux de chômage statistique relativement bas, mais cet indicateur décrit imparfaitement un marché du travail dominé par l’auto-emploi, les petites unités et les activités peu protégées. Le profil national de l’Organisation internationale du travail situait le taux d’emploi informel à 65,6 % en 2022.

Dans une économie où beaucoup de personnes ne peuvent pas rester sans activité, la faiblesse du chômage ne signifie pas nécessairement que les emplois sont stables, productifs ou correctement rémunérés. Une vendeuse, un livreur, un artisan ou un petit producteur agricole travaille parfois de longues heures tout en générant une faible valeur ajoutée. Le véritable problème n’est pas l’absence d’effort. Il réside dans l’accès limité à l’équipement, au financement, aux compétences de gestion, aux marchés organisés, à la technologie et à des services publics fiables.

La Banque mondiale a déjà relevé que la baisse de la part de l’agriculture dans l’emploi ivoirien avait surtout alimenté des activités urbaines elles-mêmes peu productives, notamment le petit commerce informel. Le déplacement des travailleurs vers les villes ne constitue donc pas automatiquement une transformation structurelle. Celle-ci apparaît lorsque la main-d’œuvre rejoint des entreprises capables d’investir, d’apprendre, d’exporter, de payer de meilleurs salaires et d’accroître progressivement leur taille.

La formalisation ne peut pas être réduite à une obligation administrative ou fiscale. Pour une petite entreprise, elle devient attractive lorsqu’elle ouvre l’accès à un compte professionnel, au crédit, à la commande publique, à l’assurance, à la protection sociale, à la facturation numérique et à des contrats exécutoires. Sans ces avantages, l’enregistrement reste perçu comme un coût supplémentaire. Avec eux, il peut devenir une étape de croissance.

Le secteur privé doit pouvoir changer de taille

Le débat ivoirien oppose souvent les grandes entreprises aux très petites structures. Entre les deux se trouve pourtant le segment décisif, celui des PME capables de se développer, de structurer leurs comptes, de recruter et de fournir de grandes entreprises. C’est dans ce milieu de l’échelle que se créent une partie importante des emplois formels et que se diffusent les savoir-faire industriels.

La productivité nationale ne progresse pas seulement lorsque chaque entreprise améliore son fonctionnement. Elle augmente aussi lorsque le capital, le crédit, les marchés et les travailleurs se dirigent vers les entreprises les plus efficaces. Si une société innovante ne peut pas obtenir un terrain, financer une machine ou être payée à temps, tandis qu’une entreprise moins performante conserve ses positions grâce à ses relations ou à des barrières réglementaires, l’économie utilise mal ses ressources.

La concurrence joue ici un rôle central. Elle ne consiste pas à fragiliser les champions nationaux, mais à faire de la performance le principal déterminant de leur croissance. Des règles prévisibles, des appels d’offres accessibles, des délais de paiement raisonnables, un crédit fondé sur des informations financières fiables et des procédures de faillite fonctionnelles permettent aux entreprises productives de gagner des parts de marché. Ils encouragent aussi les groupes établis à investir dans la qualité, l’organisation et l’innovation.

Le financement doit suivre cette logique de changement d’échelle. Les concours de microfinance répondent à des besoins essentiels, tandis que les grands projets trouvent plus facilement des banques ou des investisseurs. Les entreprises situées entre ces deux univers restent souvent trop grandes pour le microcrédit et trop petites pour les financements structurés. Le crédit-bail, l’affacturage, les garanties de portefeuille, le capital-développement et la mobilisation de l’épargne longue peuvent mieux répondre à leurs besoins que des prêts courts adossés uniquement à des garanties immobilières.

L’agriculture constitue le premier test de productivité

Une stratégie de productivité qui resterait concentrée sur Abidjan manquerait sa cible. L’agriculture demeure le secteur dans lequel les gains peuvent toucher le plus directement les revenus ruraux, la sécurité alimentaire, l’industrie locale et la balance commerciale. La Côte d’Ivoire dispose d’un avantage considérable grâce au cacao, à l’anacarde, à l’hévéa, au palmier à huile, au coton et à une base vivrière diversifiée. La transformation locale de la noix de cajou a déjà montré qu’une filière d’exportation pouvait progressivement retenir davantage de valeur dans le pays.

Le rendement à l’hectare n’est toutefois qu’une partie de l’équation. Une production plus abondante perd de sa valeur lorsqu’elle est mal stockée, transportée trop lentement ou vendue sans information sur les prix. La productivité agricole associe donc les semences, l’irrigation, la mécanisation adaptée, la recherche, le conseil, le foncier sécurisé, les entrepôts, la chaîne du froid, les routes rurales, l’énergie et les contrats avec les transformateurs.

Cette approche modifie également la manière d’évaluer une politique agricole. Le nombre de tracteurs distribués ou d’unités inaugurées renseigne sur les moyens engagés. Le coût de production par tonne, la régularité de l’approvisionnement des usines, la réduction des pertes après récolte et le revenu net du producteur renseignent sur le résultat. Lorsque ces indicateurs progressent ensemble, l’agriculture devient le socle d’une industrialisation inclusive plutôt qu’un simple fournisseur de matières premières.

Le Vietnam montre la puissance d’une économie reliée aux marchés

Le Vietnam offre un autre point de comparaison. Son économie a progressé de 8 % en 2025, portée notamment par le rebond des exportations manufacturières. Le commerce extérieur y représente près de 170 % du PIB, ce qui en fait l’une des économies les plus ouvertes du monde. Le pays a attiré des industriels étrangers, développé des zones de production exportatrice et intégré ses entreprises à des chaînes de valeur dans le textile, l’électronique, le mobilier et les équipements électriques.

Ce modèle comporte ses propres fragilités. Une forte dépendance aux marchés extérieurs expose aux tensions commerciales, aux décisions des multinationales et aux ralentissements mondiaux. Une partie de la valeur reste également captée hors du pays lorsque la production locale se limite à l’assemblage. L’enseignement utile pour la Côte d’Ivoire ne consiste donc pas à reproduire le Vietnam, mais à comprendre la discipline qu’impose l’exportation. Une entreprise qui vend à l’étranger doit respecter des normes, tenir des délais, maîtriser ses coûts et améliorer continuellement sa qualité.

La Côte d’Ivoire possède plusieurs atouts pour développer cette logique à son échelle. Abidjan constitue une plateforme portuaire, financière et commerciale majeure. L’appartenance à l’UEMOA offre une monnaie commune et un marché régional. Le pays peut combiner agro-industrie, matériaux de construction, pharmacie, services numériques, finance, logistique et industries légères. La véritable mesure du succès ne sera pas seulement le nombre d’usines installées, mais la densité des fournisseurs ivoiriens qui apprendront à travailler avec elles et à accéder ensuite à d’autres marchés.

L’État doit mesurer le rendement de chaque franc mobilisé

La productivité concerne autant le secteur public que les entreprises. Un permis délivré en quelques jours, une justice commerciale prévisible, une école qui transmet les compétences fondamentales ou un centre de santé qui limite les journées de travail perdues augmentent la capacité de production du pays. Leur contribution n’apparaît pas toujours immédiatement dans les comptes nationaux, mais elle détermine la performance quotidienne des ménages et des entreprises.

La mobilisation fiscale fait partie de cette équation. Selon la Banque mondiale, les recettes fiscales ivoiriennes sont passées de 11,9 % du PIB en 2019 à environ 14 % en 2024. La progression est réelle, mais le niveau reste inférieur à la cible de 20 % fixée dans l’UEMOA et à la moyenne de 21,7 % observée parmi des pays comparables. Une économie plus productive élargit naturellement l’assiette en créant davantage de bénéfices, de salaires formels et de transactions traçables. En retour, des recettes mieux utilisées financent l’éducation, la santé, la sécurité, l’énergie et les infrastructures qui soutiennent la productivité.

Ce cercle vertueux suppose que la qualité de la dépense accompagne l’augmentation des prélèvements. Une entreprise accepte plus facilement l’impôt lorsqu’elle constate une amélioration des services, une concurrence plus équitable et une administration plus simple. La numérisation peut réduire les coûts de conformité et limiter les traitements discrétionnaires, à condition de ne pas reproduire en ligne la complexité des procédures existantes.

Les indicateurs publics peuvent eux aussi évoluer. Un projet routier devrait être suivi par la baisse du temps de trajet et du coût logistique. Une zone industrielle devrait être évaluée par son taux d’occupation, ses exportations, ses emplois et ses achats auprès de fournisseurs locaux. Un programme de formation devrait être apprécié à partir de l’insertion et de la progression salariale de ses bénéficiaires. Cette culture du résultat permettrait de distinguer plus clairement l’investissement qui transforme de celui qui ajoute seulement un actif au patrimoine public.

La productivité doit rester un projet social

Le mot peut susciter une inquiétude légitime lorsqu’il est associé à l’intensification du travail, aux suppressions de postes ou à l’automatisation. Une économie productive ne demande pourtant pas aux travailleurs de s’épuiser davantage. Elle leur donne de meilleurs outils, une organisation plus efficace, des compétences utiles, une énergie fiable et un environnement qui réduit les pertes de temps.

Les gains n’ont de sens que s’ils se traduisent par des salaires plus élevés, des prix plus compétitifs, des services publics améliorés ou de nouveaux investissements. Lorsqu’ils sont captés uniquement par quelques positions dominantes, la croissance de la productivité peut coexister avec le mécontentement social. La concurrence, le dialogue social, la protection des travailleurs et une fiscalité équilibrée deviennent alors les mécanismes qui relient l’efficacité économique au progrès collectif.

Cette dimension est particulièrement importante pour les femmes et les jeunes. Leur présence massive dans l’emploi informel signifie qu’une hausse de la productivité dans les petites activités, l’agriculture, le commerce et les services peut avoir un effet plus large qu’une amélioration limitée à quelques grandes entreprises. L’accès au financement, à la propriété, à la formation, aux réseaux commerciaux et aux solutions de garde d’enfants conditionne leur capacité à rejoindre les secteurs les plus productifs ou à faire grandir leurs propres entreprises.

Une nouvelle mesure de la réussite ivoirienne

La Côte d’Ivoire n’a pas à choisir entre croissance et productivité. La première fournit les ressources et la confiance nécessaires à la seconde. Mais une croissance de 6 % ne produit pas les mêmes effets selon qu’elle repose sur la hausse des cours des matières premières, l’endettement, l’accumulation de capital ou l’amélioration durable de la valeur créée par chaque travailleur et chaque entreprise.

Le pays entre dans une période où les indicateurs les plus révélateurs seront moins spectaculaires que les grands chantiers. Il faudra regarder la valeur ajoutée par travailleur, la progression des salaires formels, la taille moyenne des entreprises, la part des produits transformés dans les exportations, le rendement net des exploitations agricoles, les délais logistiques, le coût de l’énergie et la capacité à mobiliser davantage de recettes sans relever excessivement les taux.

La décennie écoulée a démontré que la Côte d’Ivoire savait investir et construire. La prochaine dira si cette base produira des entreprises plus fortes, des emplois mieux rémunérés et des services publics plus efficaces. Alors seulement, la croissance deviendra une amélioration durable du niveau de vie.

Sources de vérification pour la rédaction

Fonds monétaire international, rapport 2026 sur la Côte d’Ivoire

Banque africaine de développement, perspectives économiques de la Côte d’Ivoire

Banque mondiale, mobilisation fiscale et transformation économique en Côte d’Ivoire

Banque mondiale, données économiques de la Côte d’Ivoire

Organisation internationale du travail, profil statistique de la Côte d’Ivoire

Banque mondiale, productivité et avenir de la croissance ivoirienne

Banque mondiale, croissance et emploi au Maroc

Banque mondiale, situation économique du Vietnam

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