La lutte contre le trafic et la consommation de drogues prend une nouvelle dimension au Liberia. Alors que les autorités multiplient les saisies, les opérations de destruction de stupéfiants et les arrestations, le président Joseph Nyuma Boakai a décidé de reprendre en main la direction de la Liberia Drug Enforcement Agency (LDEA), l’organisme chargé de combattre le trafic de drogues dans le pays.
En 2025, la LDEA a annoncé la destruction de plus de 9 651 kilogrammes de substances illicites, pour une valeur estimée à près de 5 millions de dollars américains. Une opération de grande ampleur qui illustre à la fois l’intensification de la répression et l’ampleur prise par le phénomène des stupéfiants au Liberia.
Mais derrière les images de tonnes de drogues réduites en cendres se profile une autre réalité : celle d’une institution fragilisée par les changements successifs de dirigeants, les accusations de dysfonctionnements internes et les interrogations sur l’intégrité de certains de ses agents.
Une quantité impressionnante de stupéfiants détruite
La destruction massive de drogues constitue l’un des faits marquants de la politique antidrogue menée sous Joseph Boakai.
Selon les données rendues publiques par les autorités libériennes, les opérations conduites en 2025 ont permis de saisir et de détruire des quantités importantes de marijuana, de Kush, de cocaïne, d’héroïne, de tramadol et d’autres substances contrôlées.
Le bilan annuel de la LDEA fait notamment état de 77 644 unités de Kush, de 9 377,9 unités de marijuana, mais également de cocaïne, d’héroïne, de tramadol et d’autres produits pharmaceutiques détournés de leur usage légal. Sur l’ensemble de la période 2024-2025, les saisies auraient dépassé les 9,6 tonnes, pour une valeur marchande globale proche de 5 millions de dollars.
La destruction de ces produits répond à un double objectif : empêcher leur retour sur le marché et démontrer publiquement la détermination des autorités à lutter contre les réseaux de trafic.
Mais pour les observateurs, brûler des tonnes de drogues ne constitue qu’une partie de la bataille. Le véritable défi reste à remonter les filières, identifier les financiers, démanteler les réseaux et empêcher que le Liberia ne serve de territoire de transit vers d’autres marchés africains, européens ou américains.
Le Liberia, territoire de transit pour les trafiquants ?
Cette inquiétude n’est pas nouvelle. En février 2025, l’ancien directeur général de la LDEA, Anthony Souh, avait affirmé que les trafiquants cherchaient à exploiter les vulnérabilités du Liberia pour faire transiter des stupéfiants vers des marchés internationaux.
Quelques jours auparavant, les agents de la LDEA avaient intercepté 2,34 kilogrammes de cocaïne au poste-frontière de Bo-Waterside, près de la frontière avec la Sierra Leone. La drogue, dissimulée dans les bagages d’un ressortissant nigérian, avait été évaluée à environ 126 millions de dollars libériens.
Pour les autorités, ce type d’affaire révèle une évolution du phénomène : le Liberia ne serait pas seulement confronté à une consommation intérieure croissante, mais également à des réseaux transnationaux qui cherchent à utiliser ses frontières et ses infrastructures comme points de passage. Cette dimension internationale explique l’importance accordée à la coopération avec les partenaires étrangers, notamment l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) et les autorités américaines.
Boakai reprend la main sur la LDEA
C’est dans ce contexte tendu que Joseph Boakai a procédé, le 28 août 2025, à un nouveau bouleversement de la direction de la LDEA. Le président a démis de leurs fonctions le directeur général Anthony K. Souh, le directeur général adjoint chargé de l’administration, Gwee K. Porkpah, ainsi que le directeur général adjoint chargé des opérations, Sebastian Farr.
La présidence a officiellement justifié ces décisions par des « raisons administratives », sans présenter publiquement les limogés comme coupables d’infractions.
Pour assurer la continuité du service, Boakai a installé une équipe intérimaire dirigée par DCP Fitzgerald T. M. Biago, issu de la police nationale libérienne. Ernest T. Tarpeh, de la National Security Agency, a été chargé de l’administration et des investigations, tandis que ACP Patrick B. Kormazu a été nommé responsable intérimaire des opérations.
Le chef de l’État a également demandé au ministre de la Justice de procéder à une évaluation complète de la structure, des fonctions et du fonctionnement de la LDEA, avec un rapport et des recommandations attendus dans un délai de 90 jours.
Une agence déjà secouée par les conflits internes
Cette nouvelle réorganisation ne constitue pas le premier épisode de turbulences à la tête de l’agence antidrogue.
En juin 2024, Boakai avait déjà suspendu le directeur général Abraham Kromah ainsi que ses deux adjoints, après des scènes de désordre et de confrontation au siège de la LDEA. Une enquête avait alors été ordonnée par la présidence. Quelques mois plus tard, Anthony Souh avait pris la direction de l’agence, avant d’être finalement limogé à son tour en août 2025.
Cette succession rapide de responsables soulève une question fondamentale : comment construire une stratégie antidrogue durable lorsque l’institution chargée de la mettre en œuvre traverse elle-même des crises répétées de gouvernance ?
Des accusations qui fragilisent davantage la confiance
Les problèmes de la LDEA ne se limitent pas à ses changements de direction.
En août 2025, le chef des opérations de l’agence, Abraham O. Payne, avait été suspendu après la diffusion d’un enregistrement audio dans lequel il aurait demandé la libération de sa fille, présentée comme ayant été arrêtée dans un ghetto. L’affaire avait été confiée au Board of Internal Inquiry and Professional Standards pour investigation.
Plus grave encore, en 2026, plusieurs anciens agents de la LDEA ont été poursuivis dans une affaire portant sur la manipulation d’éléments de preuve liés à une saisie de cocaïne. Quatre agents licenciés ont comparu devant la justice libérienne après avoir été accusés d’avoir manipulé des preuves saisies dans une affaire de trafic.
L’un des éléments les plus sensibles concerne l’affaire de Quita Kosso Dolo, arrêtée en juillet 2025 avec 3,355 kilogrammes de cocaïne. Lors de la procédure judiciaire, Dolo a plaidé coupable, tandis qu’un ancien responsable des opérations de la LDEA, Abdullah Sheriff, a également plaidé coupable relativement aux accusations liées à la disparition d’éléments de preuve.
Ces affaires donnent une nouvelle profondeur aux interrogations sur la capacité de l’État à sécuriser les preuves et à empêcher que certains éléments de l’appareil chargé de combattre les trafiquants ne deviennent eux-mêmes vulnérables à la corruption.
Le paradoxe des chiffres
Les chiffres publiés par la LDEA permettent toutefois de nuancer le tableau.
Au premier trimestre 2026, l’agence affirme avoir arrêté 233 personnes soupçonnées d’être impliquées dans le trafic ou d’autres activités liées aux stupéfiants.
Elle indique également avoir saisi 422,08 kilogrammes de narcotiques, dont 248,56 kg de marijuana, 115,66 kg de Kush, 57,30 kg de tramadol et 0,56 kg de cocaïne. La valeur de ces produits est estimée à plus de 433 950 dollars américains sur le marché local.
La LDEA souligne surtout une baisse spectaculaire des saisies : celles-ci seraient passées de 5 186,17 kg au dernier trimestre de 2025 à 422,08 kg au premier trimestre de 2026, soit une diminution de 91,86 %.
Pour l’agence, cette baisse traduit la pression croissante exercée sur les réseaux criminels. Mais une diminution des saisies ne signifie pas automatiquement que le trafic a diminué. Elle peut aussi signifier que les trafiquants ont modifié leurs itinéraires, leurs méthodes ou leurs volumes de transport.
C’est précisément l’un des principaux défis auxquels les autorités libériennes doivent désormais répondre.
La grande bataille autour du Kush
Au-delà de la cocaïne, une autre substance inquiète particulièrement les autorités ouest-africaines : le Kush, une drogue de synthèse dont la consommation s’est développée dans plusieurs pays de la région.
Au Liberia, les responsables de la lutte antidrogue considèrent la consommation de substances comme une menace à la fois sécuritaire et sanitaire, particulièrement pour la jeunesse.
Le gouvernement Boakai a donc progressivement présenté la lutte contre les stupéfiants non seulement comme une opération policière, mais également comme une question de santé publique.
Cette approche est importante dans un pays où les causes sociales de la consommation sont nombreuses. Il s’agit de la pauvreté, le chômage, la précarité, l’absence de perspectives pour une partie de la jeunesse et les faibles capacités de prise en charge des personnes dépendantes.
La lutte ne peut pas se limiter aux arrestations
Le gouvernement libérien semble désormais vouloir élargir son approche. La LDEA affirme avoir renforcé les programmes de sensibilisation dans les écoles, les communautés, les églises, les mosquées et les organisations de jeunesse. Au premier trimestre 2026, plus de 2 500 personnes auraient été directement touchées par les campagnes de prévention.
L’agence a également engagé des réformes internes à savoir, la formation de nouveaux agents, le renforcement des compétences des cadres et l’amélioration des capacités opérationnelles.
Mais ces efforts devront être accompagnés de moyens financiers, de technologies de surveillance, d’un meilleur contrôle des frontières et surtout d’un système judiciaire capable de poursuivre efficacement les réseaux de trafiquants.
Car arrêter un passeur ne suffit pas si le commanditaire, le financier ou le réseau logistique demeure intact.
Boakai face à une équation délicate
Pour Joseph Boakai, le dossier antidrogue est devenu un test politique majeur.
Le président doit démontrer qu’il est capable de lutter contre un phénomène qui touche directement la sécurité, la santé publique et la jeunesse, tout en garantissant l’intégrité des institutions chargées de cette mission.
Son choix de remplacer la direction de la LDEA et de confier temporairement l’agence à une équipe issue notamment de la police et des services de sécurité traduit une volonté de reprendre le contrôle de l’appareil antidrogue. La présidence affirme vouloir renforcer le professionnalisme, la discipline et l’efficacité de l’agence.
Mais la succession des réorganisations montre aussi que le problème dépasse largement la personne d’un directeur. Il s’agit désormais de savoir si le Liberia peut bâtir une institution antidrogue suffisamment solide, indépendante et professionnelle pour résister aux pressions politiques, aux tentations de corruption et à l’influence des réseaux criminels.
Une guerre qui se joue au-delà des tonnes brûlées
Les tonnes de drogues détruites constituent certes un symbole fort. Elles montrent que les autorités interceptent des cargaisons importantes et qu’une partie des produits ne parvient pas jusqu’aux consommateurs.
Mais la véritable mesure du succès se trouvera ailleurs, notamment dans la capacité à démanteler les réseaux, à saisir leurs avoirs, à protéger les preuves, à poursuivre les responsables devant les tribunaux et à réduire durablement la consommation.
Le Liberia est ainsi placé devant un défi de taille. Détruire des milliers de kilogrammes de drogues est une victoire immédiate ; construire une institution capable d’empêcher leur retour est une bataille de longue haleine.
C’est tout l’enjeu du nouveau dispositif mis en place par Joseph Boakai qui consiste à transformer les opérations spectaculaires de saisie et de destruction en une véritable politique nationale durable contre le trafic et la consommation de drogues.
Et derrière les chiffres ( 9 651 kilogrammes détruits en 2025, 5 186,17 kilogrammes saisis au dernier trimestre de cette même année, puis 422,08 kilogrammes au premier trimestre 2026 ) se dessine une réalité plus complexe : le Liberia ne manque pas seulement de drogues saisies à brûler ; il doit surtout gagner la bataille institutionnelle contre ceux qui les font circuler.
Thom Biakpa




