Une simple annonce de recrutement s’est transformée en sujet de controverse sur les réseaux sociaux ivoiriens. En cause, une offre publiée pour un poste de chef de projet dans le secteur du BTP, dont les critères mentionnent explicitement que seuls les candidats libanais peuvent postuler. Une formulation qui a suscité l’indignation de plusieurs internautes et provoqué l’intervention de la députée Naya Zamblé Jarvis.
Une condition de nationalité qui fait polémique
L’annonce, attribuée à la recruteuse Grace Mouawad, concerne un poste de chef de projet BTP au sein d’une entreprise de construction implantée en Côte d’Ivoire. Le profil recherché correspond à celui d’un ingénieur en génie civil disposant de trois à cinq années d’expérience.
Mais au-delà des compétences demandées, c’est une autre condition qui a retenu l’attention : l’offre précise que le recrutement est destiné exclusivement aux candidats libanais.
Le contenu de l’annonce a d’abord été signalé sur les réseaux sociaux par l’internaute Edith Brou Bleu, avant d’être largement partagé. La mention relative à la nationalité a rapidement suscité des interrogations sur la légalité d’une telle pratique dans un pays où l’accès à l’emploi est encadré par le Code du travail.
Naya Zamblé interpelle les autorités et les entreprises
La polémique a pris une nouvelle dimension après l’intervention de la députée Naya Zamblé, élue de Gohitafla dans le centre ouest de la Côte d’Ivoire. Dans une publication sur X, la parlementaire a dénoncé ce qu’elle considère comme une discrimination fondée sur l’ascendance nationale.
Elle s’est notamment référée à l’article 4 du Code du travail ivoirien, qu’elle estime incompatible avec une exclusion aussi explicite de candidats en raison de leur nationalité ou de leur origine.
Pour illustrer son indignation, la députée a posé une question volontairement provocatrice : quelle serait la réaction au Liban si un entrepreneur ivoirien y publiait une annonce indiquant « candidats ivoiriens uniquement » ?
Au-delà de cette affaire particulière, Naya Zamblé appelle les entreprises et les cabinets de recrutement présents en Côte d’Ivoire à se conformer à la législation nationale et à davantage valoriser les compétences disponibles sur le marché local.
Une affaire qui réveille une vieille question
La controverse ne se limite toutefois pas à une annonce de recrutement. Elle intervient dans un contexte où la place de la communauté libanaise dans l’économie ivoirienne fait régulièrement débat.
Installée en Côte d’Ivoire depuis la fin du XIXe siècle, la communauté libanaise s’est progressivement développée à travers plusieurs générations et différentes vagues migratoires. Son implantation s’est notamment renforcée durant les périodes de crise qu’a traversées le Liban, notamment pendant la guerre civile commencée en 1975 et les tensions qui ont marqué le pays au début des années 1980.
Aujourd’hui, cette communauté, particulièrement présente à Abidjan, occupe une place importante dans plusieurs secteurs d’activité, notamment le commerce, l’immobilier, la distribution et l’industrie.
La Chambre de commerce et d’industrie libanaise de Côte d’Ivoire avance une estimation selon laquelle les opérateurs économiques libanais représenteraient une part considérable de l’activité économique nationale, évoquant jusqu’à 40 % de l’économie ivoirienne. Une donnée souvent reprise dans les débats publics, même si son périmètre et sa méthode de calcul méritent d’être précisés.
En 2013, le président Alassane Ouattara avait, de son côté, évoqué une contribution fiscale annuelle de la communauté libanaise estimée à environ 350 milliards de francs CFA, soit près de 15 % des recettes de l’État.
Entre influence économique et sentiment d’exclusion
Cette forte présence économique alimente depuis plusieurs années des discussions parfois passionnées en Côte d’Ivoire.
Sur les réseaux sociaux, certains internautes reprochent à une partie des opérateurs économiques libanais de privilégier leurs propres réseaux communautaires, notamment dans le recrutement, le commerce ou certains services. D’autres mettent au contraire en avant leur contribution à l’économie nationale, la création d’entreprises et les emplois générés par leurs activités.
Dans ce contexte, une annonce réservant un emploi à une nationalité particulière devient rapidement le symbole d’un débat beaucoup plus large : celui de l’équilibre entre libre activité économique, intégration des communautés étrangères et accès équitable des Ivoiriens aux opportunités professionnelles.
La question est d’autant plus sensible dans un contexte où l’emploi demeure une préoccupation majeure pour une importante partie de la population active.
Des accusations encore sans réponse officielle
Pour l’heure, aucune prise de position publique de l’entreprise concernée ni de Grace Mouawad n’est venue expliquer les raisons de cette restriction dans l’offre d’emploi.
Le ministère ivoirien chargé de l’Emploi n’a pas non plus communiqué officiellement sur cette affaire au moment où la polémique prenait de l’ampleur.
Il convient donc de distinguer les faits établis des nombreuses réactions et interprétations suscitées par la publication. La question centrale reste celle de la conformité de cette annonce au droit ivoirien, laquelle pourrait nécessiter une appréciation des autorités compétentes au regard du contexte précis du recrutement.
En attendant d’éventuelles explications, l’affaire aura au moins eu le mérite de remettre au premier plan une question sensible : dans quelle mesure une entreprise opérant en Côte d’Ivoire peut-elle réserver un emploi à une communauté étrangère, et où commence la discrimination à l’embauche ?
Au-delà de la polémique entre communautés, c’est donc le principe d’égalité d’accès à l’emploi et le respect des règles applicables sur le territoire ivoirien qui se retrouvent au cœur du débat.
Thom Biakpa




