Une levée portée par des investisseurs stratégiques
Moment a annoncé au début du mois d’août 2026 une levée de 22 millions de dollars menée par AlphaCode Venture Partners. General Catalyst et MultiChoice, déjà présents au capital, ont participé à l’opération, tandis que Canal+ a rejoint le tour de table. Cette série A porte à 55 millions de dollars le montant total mobilisé par l’entreprise depuis sa création en 2023.
Le profil des investisseurs donne à l’opération une portée particulière. AlphaCode appartient à l’écosystème sud-africain de l’investissement financier. General Catalyst apporte l’expérience d’un fonds international. MultiChoice a fourni à Moment son premier terrain d’expérimentation à grande échelle. L’arrivée de Canal+ prolonge cette logique industrielle après l’acquisition de MultiChoice par le groupe audiovisuel français.
Moment n’est donc pas une fintech qui cherche seulement des capitaux pour conquérir des utilisateurs individuels. Elle se développe avec des actionnaires qui gèrent eux-mêmes des millions de paiements récurrents. Les abonnements à la télévision et aux services numériques obligent à accepter des moyens de paiement différents, à relancer les échéances impayées et à maintenir le service malgré les échecs de transaction. Ce besoin interne a servi de point de départ à une infrastructure désormais proposée à d’autres grandes entreprises.
La société indique traiter environ 600 000 transactions par jour et toucher 10 millions de personnes chaque mois pour le compte de grandes marques africaines. Elle revendique également un réseau d’acceptation en personne dépassant deux millions de points physiques. Ces données sont communiquées par l’entreprise et ne constituent pas des volumes audités rendus publics. Elles signalent néanmoins que Moment a déjà dépassé le stade de la démonstration technologique.
Le problème est moins de payer que d’être payé
Le paiement africain est souvent présenté sous l’angle de l’inclusion financière. Pour les entreprises, la difficulté est aussi opérationnelle. Une même marque peut servir des clients qui utilisent majoritairement la carte en Afrique du Sud, le virement instantané au Nigeria, le mobile money en Afrique de l’Est ou de l’Ouest, et les espèces dans de nombreux points de vente. À cette diversité s’ajoutent les portefeuilles numériques, les prélèvements bancaires et les réseaux nationaux de paiement.
Chaque moyen de paiement possède ses propres règles, délais, taux d’échec et procédures de remboursement. Pour une entreprise active dans plusieurs pays, la multiplication des intégrations techniques augmente les coûts et rend le rapprochement comptable plus difficile. Une transaction refusée ne correspond pas toujours à une vente définitivement perdue. Elle peut résulter d’un solde insuffisant, d’un problème de réseau, d’une carte expirée ou d’une autorisation manquante. La capacité à identifier le motif, relancer le client au bon moment et proposer un autre canal devient une fonction commerciale à part entière.
Moment concentre son offre sur cette zone moins visible du paiement. Sa plateforme permet aux entreprises de collecter des paiements en ligne ou en personne, de gérer les facturations récurrentes, de relancer les clients et de récupérer une partie des transactions échouées. Elle peut être reliée aux systèmes de facturation existants et prend en charge les cartes, le mobile money, les virements en temps réel, les portefeuilles numériques, les prélèvements et certains paiements en espèces.
La promesse ne consiste donc pas uniquement à ajouter un bouton de paiement. Elle vise à améliorer la conservation du chiffre d’affaires. Pour un assureur, un fournisseur de services ou une plateforme d’abonnement, quelques points de baisse du taux d’échec peuvent avoir davantage de valeur qu’une forte progression du nombre de téléchargements d’une application. C’est l’une des raisons pour lesquelles les infrastructures destinées aux entreprises attirent de nouveau les investisseurs. Elles s’insèrent dans des opérations essentielles et peuvent générer des revenus récurrents plus prévisibles que les services grand public subventionnés pour gagner rapidement des parts de marché.
Du client captif à l’infrastructure panafricaine
Moment est née d’une coentreprise réunissant MultiChoice, la plateforme de paiement Rapyd et General Catalyst. Cette origine lui a donné un avantage rare pour une jeune entreprise. Elle disposait dès le départ d’un client de grande taille, de volumes réels et d’un problème clairement identifié. MultiChoice devait collecter des abonnements dans de nombreux marchés africains où les comportements de paiement varient fortement.
Ce modèle réduit l’un des principaux risques rencontrés par les start-up d’infrastructure. Beaucoup construisent une technologie avant d’avoir trouvé un volume suffisant pour l’éprouver. Moment a pu tester la résilience de sa plateforme sur des paiements récurrents, des pics d’activité et des environnements marqués par les coupures d’électricité ou l’instabilité de la connexion. L’entreprise affirme que son système maintient ses opérations malgré ces contraintes.
Cet avantage peut toutefois devenir une dépendance. Une fintech issue d’un grand groupe doit prouver qu’elle peut servir des entreprises concurrentes sans être perçue comme le prolongement de son actionnaire d’origine. Elle doit également diversifier ses revenus pour éviter qu’une part trop importante de ses volumes ne repose sur quelques clients. L’entrée de Canal+ renforce le socle industriel, mais elle rend encore plus importante la construction d’une gouvernance et d’une politique de données capables de rassurer les autres grands marchands.
La nouvelle levée doit permettre à Moment de renforcer son réseau, d’améliorer sa plateforme et d’accélérer son expansion africaine. Aucun calendrier détaillé ni liste complète des prochains marchés n’a été publié avec l’annonce. Cette prudence est cohérente avec la réalité du secteur. L’Afrique ne constitue pas un marché unique que l’on peut couvrir par une seule intégration.
L’UEMOA accélère aussi l’interopérabilité
L’évolution de l’Union économique et monétaire ouest-africaine montre à la fois l’opportunité et la difficulté du projet. La BCEAO a lancé en septembre 2025 la Plateforme interopérable du système de paiement instantané, connue sous le nom de PI-SPI. Elle permet des transferts en quelques secondes entre banques, établissements de monnaie électronique, institutions de microfinance et établissements de paiement dans les huit pays de l’Union.
Au 24 juin 2026, la Banque centrale annonçait 80 participants connectés et 74 autres institutions en phase de test réel. Plusieurs millions de personnes avaient déjà accès au service. Le nombre de paiements électroniques dans l’Union était auparavant passé de 260 millions en 2014 à plus de 11 milliards en 2024, tandis que le taux d’inclusion financière atteignait environ 74 %, selon la BCEAO.
Cette infrastructure publique régionale ne rend pas les fintechs privées inutiles. Elle modifie leur rôle. La banque centrale fournit le rail de paiement instantané et les règles communes. Les entreprises technologiques doivent ensuite faciliter l’intégration, l’expérience marchande, la gestion des échecs, la réconciliation, la détection de fraude et l’analyse des flux. Pour une société comme Moment, la valeur ne réside donc pas dans la duplication d’un système régional, mais dans sa capacité éventuelle à connecter les grandes entreprises à plusieurs infrastructures nationales ou régionales à travers une interface cohérente.
La Côte d’Ivoire représente dans ce contexte un marché significatif. Neuf établissements de paiement y étaient agréés par la BCEAO à la fin de février 2026. La compétition ne porte plus seulement sur l’émission d’un portefeuille électronique. Elle se déplace vers l’interopérabilité, la qualité de service, la tarification et les outils proposés aux commerçants. Une entreprise souhaitant intervenir dans l’Union devra néanmoins obtenir les autorisations nécessaires ou s’appuyer sur des partenaires agréés. La technologie ne remplace pas le statut réglementaire.
Le vrai défi commence après la levée
Lever 22 millions de dollars donne à Moment les moyens de s’étendre. Cela ne garantit pas la construction d’un réseau continental rentable. Le premier défi sera réglementaire. Les règles sur les services de paiement, la connaissance du client, la lutte contre le blanchiment, la protection des données et les transferts de fonds diffèrent d’un espace monétaire à l’autre. Chaque nouvelle implantation demande des licences, des partenariats bancaires et une organisation locale de conformité.
Le deuxième défi tient au règlement des transactions. Accepter un moyen de paiement est une chose. S’assurer que les fonds sont effectivement réglés dans la bonne devise, dans le bon délai et avec une traçabilité complète en est une autre. Les contrôles de change et les restrictions sur les mouvements transfrontaliers peuvent empêcher une expérience véritablement uniforme. Une plateforme panafricaine doit parfois donner au client l’impression d’un système unique tout en opérant, en arrière-plan, une succession de dispositifs locaux.
La fraude constitue un troisième risque. Plus une plateforme agrège de canaux, plus elle devient une cible attractive. Les investissements dans la cybersécurité, la surveillance des transactions et la continuité d’activité devront progresser au même rythme que les volumes. Une panne touchant une application grand public contrarie ses utilisateurs. Une panne d’infrastructure peut interrompre les encaissements de plusieurs grandes entreprises simultanément.
Enfin, Moment devra démontrer que la baisse des coûts annoncée profite réellement aux marchands. Le marché africain des paiements compte déjà des banques, des opérateurs télécoms, des fintechs locales et plusieurs groupes internationaux. L’avantage ne viendra pas seulement de la largeur du catalogue, mais de la fiabilité, du taux de succès des transactions, de la rapidité de règlement et de la capacité à résoudre les incidents.
Une infrastructure plus qu’une application
La levée de Moment illustre une évolution de l’écosystème africain des start-up. Après une période dominée par la course au nombre d’utilisateurs, les investisseurs s’intéressent davantage aux entreprises qui réduisent une friction structurelle et peuvent prouver leur utilité par des volumes réels. Le paiement reste l’un des secteurs les mieux financés du continent, mais la valeur se déplace progressivement vers les couches moins visibles de l’économie numérique.
Moment ne cherche pas à imposer un moyen de paiement unique aux Africains. Son projet consiste à rendre cette diversité supportable pour les entreprises. Cette nuance est importante. L’unification ne signifie pas la disparition du mobile money, des cartes, des virements ou des espèces. Elle signifie que le marchand ne devrait plus avoir à reconstruire entièrement son système pour chaque pays et chaque canal.
Si Moment parvient à transformer ses liens avec MultiChoice et Canal+ en une plateforme réellement ouverte, la société pourra occuper une position stratégique entre les grandes marques et les multiples réseaux financiers du continent. Dans le cas contraire, elle restera une excellente infrastructure de paiement pour un nombre limité de groupes. La levée de 22 millions de dollars finance cette ambition. Les prochaines intégrations, la diversification des clients et la qualité du service diront si elle peut devenir une véritable colonne vertébrale du commerce africain.
Sources de vérification pour la rédaction
FinTech Futures — Moment clôt une série A de 22 millions de dollars, 5 août 2026
Disrupt Africa — La fintech sud-africaine Moment lève 22 millions de dollars, 7 août 2026
BCEAO — État de la connexion à la plateforme PI-SPI en juin 2026
BCEAO — Lancement et rôle de la plateforme PI-SPI
BCEAO — Liste des établissements de paiement agréés dans l’UMOA au 28 février 2026




