La justice malienne a rendu, lundi 17 août 2026, un verdict particulièrement lourd à l’encontre de deux figures connues de la contestation au Mali. La cour d’appel de Bamako a condamné l’animateur radio Mohamed Youssouf Bathily, dit Ras Bath, et l’influenceuse Rokia Doumbia, connue sous le nom de Rose « La Vie Chère », à dix ans de prison, dont sept ans ferme. Une décision qui intervient après plus de trois années de procédure et qui ravive les inquiétudes sur le rétrécissement de l’espace accordé aux voix critiques sous le régime militaire dirigé par le général Assimi Goïta.
Les deux militants étaient poursuivis notamment pour « association de malfaiteurs » et « atteinte au crédit de l’Etat ». Leur procès s’inscrit dans un contexte politique marqué par le durcissement des autorités maliennes à l’égard des opposants, des responsables politiques, des journalistes et des acteurs de la société civile qui critiquent la conduite de la transition militaire.
Un verdict lourd après plus de trois ans de procédure
L’affaire remonte à 2023. Rokia Doumbia avait été arrêtée après des prises de parole publiques particulièrement critiques à l’égard de la junte. Dans ses interventions, l’activiste dénonçait notamment la dégradation des conditions de vie, la hausse des prix et la persistance de l’insécurité. Elle avait notamment accusé les autorités de ne pas avoir répondu aux attentes suscitées par les changements politiques intervenus depuis les coups d’Etat militaires.
De son côté, Ras Bath, chroniqueur et animateur radio très suivi, s’était également retrouvé dans le viseur des autorités. Son arrestation était notamment intervenue dans le contexte de ses déclarations sur la mort de l’ancien premier ministre Soumeylou Boubèye Maïga, décédé en détention en mars 2022. Au fil des années, les deux figures sont ainsi devenues des symboles de la contestation civile face aux autorités de transition.
Le parquet avait requis de lourdes peines
Le verdict de ce lundi 17 août intervient quelques jours après les réquisitions du parquet. Lors de l’audience tenue à huis clos, le ministère public avait requis dix ans de prison ferme contre Ras Bath, estimant notamment que sa remise en liberté pouvait représenter un danger pour les autorités actuelles. Pour Rokia Doumbia, le parquet avait demandé dix ans de prison, dont cinq avec sursis.
La décision finalement rendue par la cour d’appel apparaît donc comme une condamnation sévère pour les deux prévenus. Elle vient clore un long feuilleton judiciaire qui a suscité de nombreuses réactions au sein de la société civile malienne.
La défense dénonce un procès politique
Pour les avocats des deux activistes, le dossier ne repose pas sur des éléments suffisamment solides pour justifier une telle condamnation. Me Mohamed Ali Bathily, avocat de Ras Bath et père de ce dernier, estime notamment que les débats n’ont pas permis d’établir les infractions reprochées à ses clients.
L’avocat s’interroge en particulier sur la qualification d’« association de malfaiteurs », alors que les faits reprochés à Rokia Doumbia sont notamment liés à sa participation à deux émissions animées par Ras Bath. Selon lui, le procès aurait davantage été déterminé par des considérations politiques que strictement juridiques.
Cette accusation de procès politiquement motivé est d’autant plus sensible que les autorités maliennes sont régulièrement accusées de réduire progressivement l’espace démocratique depuis les coups d’Etat de 2020 et 2021.
Une condamnation qui intervient dans un contexte de répression accrue
Le cas de Ras Bath et de Rose « La Vie Chère » ne constitue pas un épisode isolé. Depuis plusieurs mois, les arrestations et poursuites visant des personnalités politiques et des voix critiques se sont multipliées au Mali.
L’ancien premier ministre Moussa Mara, par exemple, avait été placé en détention en août 2025 dans le cadre d’une procédure liée notamment à un message publié sur les réseaux sociaux dans lequel il exprimait sa solidarité envers plusieurs personnes détenues, parmi lesquelles Ras Bath et Rose « La Vie Chère ».
La situation traduit, selon plusieurs observateurs, une transformation progressive du paysage politique malien. Après avoir ciblé les partis politiques et certains responsables de l’ancienne classe dirigeante, le pouvoir militaire semble désormais s’en prendre plus directement aux figures de la société civile capables de mobiliser l’opinion publique.
La condamnation de Ras Bath et de Rose « La Vie Chère » est ainsi présentée comme un symbole du durcissement de la répression contre les voix dissidentes au Mali.
Ras Bath et Rose « La Vie Chère », deux voix populaires de la contestation
Le profil des deux condamnés explique en partie la portée politique de leur procès. Ras Bath s’est imposé au fil des années comme une voix très influente dans les médias et sur les réseaux sociaux. Son franc-parler et ses critiques virulentes des gouvernements successifs lui ont valu une forte popularité auprès d’une partie de la jeunesse malienne.
Rokia Doumbia, de son côté, s’est fait connaître notamment à travers ses interventions sur les réseaux sociaux consacrées à la vie chère, à l’insécurité et aux difficultés économiques rencontrées par les populations. Lors de son arrestation en 2023, elle dénonçait publiquement la flambée des prix du riz, du carburant, de l’huile et du sucre, tout en mettant en cause le bilan de la junte.
Leur influence dépasse donc largement le cadre d’une simple opposition politique classique. Ils représentent une forme de contestation populaire, portée par les médias, les réseaux sociaux et les débats publics.
Un verdict aux conséquences politiques importantes
Au-delà du sort personnel des deux activistes, leur condamnation pose la question de la liberté d’expression et du pluralisme politique au Mali. En infligeant dix ans de prison, dont sept ferme, à deux personnalités connues pour leurs critiques du pouvoir, la justice envoie un signal particulièrement fort aux autres acteurs de la société civile.
Pour les autorités, ces poursuites relèvent de la défense de l’Etat et de l’ordre public. Pour les défenseurs des libertés publiques et les proches des condamnés, elles illustrent au contraire une utilisation de l’appareil judiciaire pour réduire au silence les critiques du régime. Le contraste entre ces deux lectures risque de nourrir durablement la controverse autour de ce dossier.
Après plus de trois années de procédure, le verdict du 17 août ne constitue donc pas seulement l’épilogue judiciaire de l’affaire Ras Bath-Rose « La Vie Chère ». Il apparaît aussi comme un nouvel indicateur de l’évolution politique du Mali sous la direction du général Assimi Goïta. Dans un pays où les autorités invoquent régulièrement la souveraineté, la sécurité et la refondation de l’Etat, la question de la place laissée à la contestation et à la liberté d’expression demeure plus que jamais posée.
Thom Biakpa




